Cet été, l’un de mes posts sur les VI à propos du don de sang de cordon a soulevé un débat que je ne soupçonnais pas sur le délai de clampage du dit cordon. Oui, voilà, j’avoue, je ne m’étais jamais posée cette question-là (et tant d’autres encore ;-) et merci les neuroneuses d’avoir attiré mon attention sur ce point.
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Bêtement, je me disais, à quoi bon attendre, bébé est dehors, hop hop hop, coupons tout ça fissa ! Puis en rédigeant cet article sur le don de sang de cordon, je me suis quand même fait la réflexion que cordon et placenta renfermaient plein de choses incroyablement utiles. Utiles pour quelqu’un d’autre mais du coup, peut-être bien utile pour le bébé lui-même, non ?!
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A la suite, Emmanuelleph (qui fait notamment partie du Collectif interassociatif autour de la naissance et de l’association AFAR pour lesquelles elle décrypte parfois les publications scientifiques) a publié sur les VI un post passionnant sur Quand couper le cordon : qui dit quoi ? Partie 1 : les prématurés (et nous sommes nombreuses à attendre la suite avec impatience !!)
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Aujourd’hui, je vous propose de prolonger la discussion sur le sujet, en vous présentant, roulements de tambour, l’avis d’un spécialiste, un guest, le Pr Jacques Lansac, ancien président du Collège National des Gynécologues Obstétriciens Français.
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Mais d’abord quelques rappels :
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– Dans le placenta et le cordon, se trouve une quantité importante de cellules souches du sang, celles-là même qui donnent naissance aux globules rouges, globules blancs et plaquettes, celles-là même que l’on cherche à récupérer en quantité lors d’un don de sang de cordon pour ensuite s’en servir pour soigner certains cancers.

– Le cordon peut-être clampé immédiatement après l’expulsion (oh oui quel joli terme pour dire que bébé est sorti ;-), après quelques minutes, après qu’il ait cessé de battre (id est que la circulation sanguine et donc les échanges entre placenta et sang fœtal aient stoppé, cela peut prendre une dizaine de minutes voire plus), voire même pas coupé du tout dans le cas des bébés lotus

– Depuis quelques temps maintenant, il y a débat sur « quand couper le cordon ? » notamment du côté de ceux et celles qui prônent un accouchement plus naturel. Pas trop tôt pour ne pas se priver des bénéfices des cellules souches sanguines, pas trop tard car cela peut comporter des risques ? Mais le gros problème c’est que, bien qu’il y ait de nombreuses études sur le sujet, elles sont très difficiles à comparer entre elles : en effet, tout le monde a sa propre définition d’un clampage précoce et tardif. Pour certaines études, clamper une minute après l’expulsion c’est tôt, pour d’autres c’est tard !! Voilà pourquoi les méta analyses sur cette question sont quasi inexistantes…
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Et maintenant rentrons dans le vif du sujet avec cet éminent Pr Lansac :
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Miliochka pour les VI : Que disent les études quant au délai de clampage du cordon ?

Pr Lansac : C’est une question qui a été pas mal étudiée. Même si les études ne sont pas toujours évidentes à comparer, il est quand même facile d’identifier la balance bénéfice/risque. Elle est très différente pour les enfants prématurés et ceux nés à terme. Si on ne parle que de ce derniers, et si on compare entre clamper entre 30 seconde et 1 minute après la naissance et clamper après le cordon ait cessé de battre, on constate qu’attendre trop longtemps n’apporte pas grand chose.

Remarque perso : pour les prémas par contre, il y a un réel intérêt à attendre comme le signalait déjà Emmanuelleph ici. Par ailleurs, pour les bébés nés à terme, certaines études montrent tout de même qu’un clampage tardif conduit à des taux d’hématocrite, d’hémoglobine et de ferritine plus importants jusqu’à 2 mois après la naissance du bébé sans pour autant que cela influe sur le risque d’anémie (quoique, ce n’est pas évident sur ce point…) mais cela augmenterait  le risque d’ictère (jaunisse) du nourrisson nécessitant une photothérapie. On parle aussi d’hypervolémie et d’hyperviscosité (trop de sang, trop visqueux) mais apparemment pas de conséquence sur la morbidité néonatale… 
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V.I : quelles sont les pratiques en la matière en France ?

Pr Lansac : En pratique, on ne clampe jamais dans les 10 secondes sauf s’il y a un problème notoire avec le cordon (ah bon ?! vous êtes bien sûr qu’en France aucune maternité ne clampe immédiatement même s’il n’y a aucun souci avec le cordon ? j’sais pas pourquoi, mais je doute…) Si un enfant née prématurément alors on a tout intérêt à clamper le plus tard possible, si la situation le permet bien sûr, car il y a un vrai gain pour sa santé. Pour un enfant né à terme en bonne santé, on peut parfaitement prendre le temps de présenter bébé à la jeune maman, qu’elle lui fasse risette et verse une petite larme (je vous l’jure, il me l’a dit comme ça !), que la sage femme mette les pinces dans les mains du papa pour qu’il clampe le cordon lui-même ; grosso modo ça prend une ou deux minutes et c’est très bien comme ça ! Et puis de toutes façons, pour que vraiment cela profite au bébé, il faudrait après la naissance le placer en contre bas de la mère, pour que le flux de sang aille du placenta vers le bébé, or le plus souvent on le place sur le ventre de sa mère pour favoriser le peau et peau et limiter la perte de chaleur, plus haut donc que le placenta !
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V.I : le CNOGF a récemment émis un avis à propos du délai de clampage, pourquoi ?

Pr Lansac : Un article paru en novembre 2011 dans le BMJ  recommandant le clampage tardif du cordon  a interrogé les sages femmes et les gynécologues accoucheurs  en particulier  ceux qui prélèvent  du sang de cordon en vue du don  et de la cryoconservation en banque. Ils ont donc interrogé le CNGOF et le CNSF pour connaître la bonne pratique en la matière.

Remarque perso : c’est aussi ce qui ressortait des commentaires de mon post sur le don de sang de cordon, beaucoup s’interrogent sur cette pratique craignant qu’elle oblige à clamper le cordon immédiatement après la naissance, afin de récupérer un max de cellules souches. Du coup, celles-ci partent pour un don et ne servent plus au bébé lui-même…
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V.I : Quelles sont donc les recommandations du CNOGF quant au délai de clampage lors d’un don de sang de cordon ?

Pr Lansac : Laisser l’accouchement se dérouler le plus normalement du monde ! Il n’y a aucune raison de clamper plus tôt que d’habitude. La naissance ne doit pas être vue comme une chasse au sang de cordon, il ne faut surtout pas entraver le déroulement naturel des choses. Rassurez les mères là-dessus ! Ce n’est pas parce qu’on récupère un plus faible volume de sang placentaire qu’il y aura moins de cellules souches, or seul le nombre de ces cellules compte pour savoir si un prélèvement sera ensuite utilisable ou non pour une greffe.

Aujourd’hui rien ne sert d’appeler à tout prix au don de sang de cordon en France. Il s’en fait environ 15 000 par an, ce qui donne 5 000 prélèvements utilisables par la médecine. Or seulement 250 greffes par an sont réalisées (remarque : parfois plusieurs cordons sont utilisés pour une seule greffe, mais cela n’explique pas la différence de chiffre !) Oui la France importe du sang de cordon, mais c’est pour un souci de comptabilité HLA et rien d’autres. D’ailleurs nous sommes aussi le 2e exportateur mondial grâce à notre banque publique ! (bon ben c’est clair, non ? Don de sang de cordon ne signifie pas clampage précoce ! Enfin pour le CNOGF… Mais en pratique ?? ben là aussi je doute… ouais, je sais, je doute beaucoup ;-)

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En prime, je vous mets donc les conclusions de cet avis du CNOGF quant au délai de clampage de cordon de façon général :

– Il n’est pas démontré que la déclivité de l’enfant par rapport au placenta modifie la transfusion de sang placentaire.

– Le clampage tardif est recommandé lors des accouchements prématurés car il augmente significativement le taux de l’hématocrite à la naissance, diminue le nombre des nouveau-nés transfusés pour anémie, diminue le nombre des culots globulaires transfusés , diminue le nombre des hémorragies intra ventriculaires.

– Pour le nouveau né normal à terme le clampage précoce dans les 20 secondes après la naissance ne modifie pas le taux d’hémoglobine du fœtus. Il n’est pas pratiqué dans la pratique obstétricale courante en France.

– Le clampage tardif à 2 ou 3 minutes diminue le taux d’anémies à J2 mais ne modifie pas le taux d’hémoglobine fœtale à 4 mois, mais augmente le taux d’ictères néonataux nécessitant une photothérapie .

– Il n’y a pas de données indiquant que le clampage à une minute ou une minute trente soit bénéfique ou délétère.

– On peut rassurer les parents et les professionnels sur l’absence d’effet délétère du clampage du cordon à une minute ou une minute trente  lorsque la grossesse a été normale et que l’enfant nait à terme avec un poids normal.
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Et ma conclusion à moi, très perso, si je peux me permettre : j’ai été plutôt surprise par la position du CNOGF, plutôt consensuelle et pleine de bon sens compte tenu du flou scientifique sur cette question du délai de clampage. J’aime l’idée que les recommandations aillent dans le sens du respect d’un déroulement normal de l’accouchement, de respecter le rythme des parents et de l’enfant. Mais je suis plutôt pessimiste quant à la réalité du terrain ! J’ai l’impression que dans bon nombre de maternités les cordons sont clampés de façon très précoce, du moins quand ce n’est pas le papa qui le fait. Ah ben tiens, moi qui suis plutôt pas emballée à l’idée que les pères le fassent, voilà peut être un argument dans ce sens !
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À lire aussi, sur le site de l’Organisation Mondiale de la Santé : 

Moment du clampage du cordon ombilical chez le nouveau-né à terme : effet sur les résultats maternels et néonatals

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