Fête d’anniversaire : d’où ça vient ?

Je suis tombée il y a quelques temps sur un article du magazine « Le Monde « intitulé « d’où ça sort les goûters XXL ».

J’ attendais à une analyse sociologique de ce rituel relativement récent, et je l’avoue, j’ai été assez déçue par le contenu, qui tient quand même pas mal de la publicité pour divers sites proposant leurs services.

Je me demande aussi à quel public s’adresse cet article, qui sous-titre :

« Chasse au trésor sur un yacht, cirque à domicile, salon transformé en bateau pirate…L’anniversaire des petits voit de plus en plus grand. Au risque de tomber dans la surenchère. »

Bon manifestement, ce n’est pas la crise pour tout le monde !!

La crise est pourtant un des facteurs cités pour expliquer cet engouement festif :

C’est dans la lignée du modèle anglo-saxon où l’on est habitué à tout célébrer, du pot de départ à l’enterrement de jeune fille. Or dans un contexte de crise, cette parenthèse réenchante le quotidien

Enchanter le quotidien, je suis plutôt pour. Je ne suis pas certaine qu’on ait besoin d’une chasse au trésor sur un yacht pour ça.

Seraient responsables aussi :

« des blogs où les mères partagent les photographies de leurs réalisations.

Il y a une jubilation régressive à regarder ces images et à exprimer sa créativité pour l’anniversaire de son enfant – ajoute Gabriella Toscan du Plantier – pour moi la pression est liée à la culpabilité des mères qui travaillent et veulent se rattraper l’espace d’un jour »

Bon en plus on nous prend pour des quiches, comme dirait Causette (Mon cher Le Monde, là, tu me déçois vraiment !!)

Le sujet m’a néanmoins titillée, ayant été confrontée à une sorte de surenchère de la part de certains parents d’amis de mes enfants.

Et j’avoue que je n’ai pas organisé de fête d’anniversaire l’an dernier pour mes enfants. Il faut dire que l’un est né en août, donc hors période scolaire, à un moment où tout le monde est dispersé, l’autre en septembre, pas encore le temps d’être en mode de croisière dans l’organisation familiale.

Par contre, nous avons toujours le jour J un repas spécial avec cadeaux et boisson à bulles entre nous 4.

J’ai donc tenté de creuser un peu, et me suis aperçue que le sujet a été traité par des sociologues. On trouve surtout des références de Régine Sirota, professeure à l’université Paris-Descartes. On trouve en libre accès ce texte (un peu long et austère) intitulé   » Les civilités de l’enfance contemporaine,L’anniversaire ou le déchiffrage d’une configuration »(http://ife.ens-lyon.fr/publications/edition-electronique/education-societes/RE003-3.pdf).

On y trouve notamment cet historique de la fête d’anniversaire :

L’anniversaire célèbre chez les Egyptiens la vie et la mort du dieu Osiris mais est quasi inexistant dans le monde grec. Hérodote est surpris, au Ve siècle avant J.C., par la coutume perse : « Un jour entre tous est marqué par des solennités particulières : c’est pour chacun son jour de naissance. Ce jour-là, ils pensent devoir servir un repas plus abondant que de coutume : les riches servent un buf, un cheval, un chameau, un âne rôtis au four tout entiers, les pauvres ont du menu bétail. » Les Romains firent entrer l’anniversaire dans la vie quotidienne dès le premier siècle avant J.C. L’anniversaire est alors une fête familiale où l’on rend grâce au génie qui accompagne l’individu au long de sa vie.

Avec l’apparition de la chrétienté, l’anniversaire est assimilé au culte de soi et devient péché d’orgueil ; seuls doivent être honorés Dieu et ses saints.La date de naissance n’est plus connue avec précision et n’est célébrée que par proximité avec le jour du saint intercesseur.

L’individu se fond dans la communauté de l’Eglise. Au Moyen-Âge, la célébration du saint englobe l’enfant dans le groupe de ceux qui portent son nom, lors de processions ou de cérémonies qui ont lieu à l’église. La Renaissance et le renouveau humaniste réhabilitèrent l’individu. La Réforme valorisa un rapport à Dieu plus personnel et le monde protestant, écartant les saints, renoua avec le rite de l’anniversaire. Il réapparut dans les cours royales fêtant leur monarque puis s’étendit à l’aristocratie et aux couches aisées de la société.

Au XIXe siècle l’anniversaire, cher à la reine Victoria pour qui il était l’occasion d’un rappel aux valeurs morales, toucha toutes les couches de la société et devint l’objet d’un commerce de cartes postales, calendriers, livres d’anniversaire. Dans les pays anglo-saxons, le jour de la naissance était seul célébré alors que les Allemands fêtaient aussi celui du saint. La littérature allemande et anglaise lui donna souvent la dimension fatidique d’une rencontre de l’individu avec son destin. Lebrun (1986) fait l’hypothèse que les échanges intellectuels et épistolaires des élites européennes favorisèrent la réintroduction de l’anniversaire en France d’abord dans ce petit milieu, avant qu’il ne s’étende lentement.

Introduit aux États-Unis par les colons venus d’Angleterre, il symbolisa rapidement l’hommage rendu à l’homme libre prenant son destin en main sur une terre nouvelle. Il se développa puis revint, amplifié, vers l’Europe.

Lentement repris en France dans le cercle familial (Martin-Fugier 1987) de l’aristocratie frottée aux moeurs anglaises (Mension-Rigaut 1990, 1994) puis dans la bourgeoisie, il prit ses formes actuelles au lendemain de la deuxième guerre mondiale avec la pénétration de la culture américaine et s’épanouit pendant les trente glorieuses. L’individualisation marquée aussi par le choix du prénom accompagne l’évolution de la place de l’enfant dans la famille. Il s’ouvre enfin aux copains avec l’évolution des sociabilités enfantines (Sirota 1998a).

Par rapport à la place qui est donné aux enfants aujourd’hui, il est assez intéressant d’apprendre que les fêtes d’anniversaires ont été réintroduites en Europe par les rois…

La fête d’anniversaire est aussi très codifiée, avec les cartons d’invitation, le cadeau, les bonbons, le gâteau,les jeux organisés, les petits sacs de bonbons et surprises et la photo de l’évènement  à emporter par chacun.

J’avoue avoir cédé au moins une fois ou deux à ce cérémonial pour chacun de mes enfants, lorsqu’ils étaient en primaires et que les amitiés enfantines étaient encore relativement « simples ».

Mais ce coté codifié, hypersocial est aussi sans doute ce qui me gêne le plus et qui fait que je n’ai pas réitéré l’exploit chaque année.

Est-ce le fruit d’une culture chrétienne inconsciente bien ancrée ?  L’anniversaire est pour moi quelque chose de très affectif et intime, pas une exposition sociale.

Régine Sirota voit l’anniversaire enfantin comme une sorte d’examen pour les parents

L’anniversaire est une véritable épreuve de parentalisation. Certes, l’enfant apprend et met en place des codes sociaux mais il exige aussi de ses parents la maîtrise de ces codes. Or ceux-ci ne les connaissent pas toujours puisqu’il s’agit d’un rituel en mutation, qui n’est pas transmis de génération en génération. Faire tenir la situation exige des savoir-faire, animer une après-midi enfantine, gérer une dizaine d’enfants, cuisiner un gros gâteau, trouver des contre-cadeaux, sauvegarder l’appartement. Véritable épreuve physique et psychologique dont le succès est immédiatement mesurable, devant l’enfant, ses copains et leurs parents. Ce rituel devient en fait un rite d’intégration sociale. Il s’agit de le réussir. D’où le succès des anniversaires commerciaux face à une parentalisation de moins en moins évidente.

Je suis décidément rebelle : je refuse cet examen, je n’ai pas besoin d’être estampillée « parent modèle » par la communauté des parents du village.

Par contre ce qui est important à mes yeux est le cadeau d’un moment spécial pour les enfants, d’une tranche de convivialité, de bons moments passés avec les copains.

J’avais par exemple bien aimé l’invitation de la maman d’une copine de ma fille du groupe de copines  à une patinoire provisoire d’hiver avec  partage de gâteau à la maison ensuite.(bon ça ,ça ne fonctionne pas pour mes enfants nés en été ou à l’automne !!)

Régine Sirota évoque aussi l’influence des médias et du marketing. Là encore, ma philosophie est qu’il vaut mieux apprendre à résister à ces sirènes modernes.

Dans un autre genre, j’ai trouvé un article qui décrit les fêtes d’anniversaire au musée :
Il s’agit d’un extrait des actes d’un colloque intitulé  « enfance et culture » qui s’est tenu en décembre 2010
« Fêter son anniversaire au musée : un rituel de l’enfance entre transmission et marchandisation » de Marie-Christine Bordeaux, université Stendhal Grenoble 3.

Cette pratique est plus répandue en Belgique et en Suisse qu’en France, et en France, l’offre en région vaut presque celle de l’île de France.

On trouve dans cet article un comparatif de prix :

Les tarifs affichés sur les sites des musées se situent dans une très large fourchette, de 4 euros par enfant (Sarreguemines) à 690 euros au Musée des enfants à Bruxelles pour un groupe numériquement important (30 à 45 enfants, ce qui constitue une offre exceptionnelle par son ampleur), avec une majorité de propositions allant de 8 à 25 euros par enfant.
Fêter son anniversaire au musée est un peu plus cher que dans une chaîne de restauration rapide (autour de 6 à 8 euros par enfant en France), assez proche des structures de type bowling ou e-bowling (jeux numériques), dont le coût est de 15 à 19 euros à Paris, mais nettement moins cher que dans un parc de loisirs aquatiques (environ 40 euros par enfant à Paris).
Le prix doit être cependant mis en relation avec le service rendu : l’offre du musée est généralement plus longue que celle de la chaîne de restauration, qui se limite à 1h15 ou 1h30, et également plus personnalisée : les chaînes de restauration peuvent accueillir simultanément deux groupes, le plus souvent dans la même salle. Le parc aquatique précité est celui dont l’offre est la plus longue, puisque les enfants sont pris en charge durant 3h30.

Si l’idée paraît à priori originale, en pratique , les activités proposées sont de type atelier, existant dans d’autres structures. L’offre ne semble pas toujours tenir compte de la réalité des enfants, certains musées indiquent que les parents ne sont pas bienvenus, et d’autres prévoient une tranche 3-6 ans sans que rien soit particulièrement prévu pour que les parents les accompagnent.(Cela dit, prévoir un anniversaire au musée pour des 3-6 ans me paraît un peu aberrant !)

Une pratique plus rigolote se développe aux Etats Unis et au Canada : venir dormir au musée avec sa lampe de poche et son sac à dos, sans doute en lien avec le film « La nuit au musée » . Je suppose que c’est pour des grands, et sans les parents, et avec un certain encadrement . (On n’impose quand même pas une nuit blanche aux parents ??!!)

Bon plus j’y réfléchis, et moins j’aime cette idée d’anniversaire hyper-organisé, que l’organisation soit familiale ou déléguée.

L’essentiel reste d’offrir un petit cadeau autour d’un bon gâteau et de jouer ensemble, d’avoir le droit de boire des sodas et manger des bonbons l’espace d’un après-midi.
Une sortie sympa avec quelques amis proches lorsque les enfants grandissent, pourquoi pas ?
Une super fiesta pour les 18 ans ou les 20 ans , OK.

Une question n’est pas du tout abordée : à partir de quel âge l’enfant veut organiser lui-même son anniversaire ? Et combien d’enfants ont choisi spontanément de fêter leur anniversaire au Musée ??!!

Phypa

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12 réflexions sur “Fête d’anniversaire : d’où ça vient ?

  1. Un article très intéressant. Cela fait réfléchir en effet sur l’importance ou non des anniversaires. Pour ma part le plus important c’est de passer un beau moment avec les enfants, que ça soit festif, joyeux, magique et si possible leur transmettre le goût des contes et de l’art au passage (mais ça c’est la cerise sur le gâteau et pas l’essentiel!).

  2. Pingback: Fête d’anniversaire : d’où ça vient ? | Offrir un cadeau express de qualité | Scoop.it

  3. Merci pour tous ces rappels historiques, c’est vrai que la « pratique » de la fête d’anniversaire est relativement récente.
    Et oui, cent fois oui, aux anniversaires « home made », imaginés pour faire plaisir aux enfants… et pas pour épater la galerie!

  4. Merci beaucoup de ta contribution!!!! Quand j’étais enfant, j’ai rarement fêté mon anniversaire avec des amis. Ma mère trouvait très déplacé les cadeaux offerts en retour par les invités qui choquait beaucoup sa culture italo-tunisienne où les anniversaires n’étaient quasiment jamais fêtés même en famille.
    Avec mes enfants, nous invitons beaucoup plus régulièrement les amis pour les anniversaires. Mais pas question de mettre les petits plats dans les grands, je fais mon possible pour expliquer aux parents que les cadeaux ne sont pas nécessaires ni attendus. On fait un gâteau et, comble du luxe, on gonfle quelques ballons… L’APA étant né en été, du temps où on avait un jardin, ça finissait souvent en bataille d’eau. Pour la Princesse, née en février, on vire souvent fête costumée… Quant à PMH, hier, il a pour la première fois invité un unique copain pour fêter son anniversaire. Ils ont tout deux passé l’après midi à monter la navette lego qu’il a reçu de ses grands parents pour ses 4 ans.
    Bref, je trouve qu’il est bon de se réjouir et de faire la fête mais pas nécessaire d’en faire des occasions de surconsommation…

  5. Je suis complètement d’accord avec ta conception (d’autant que contrairement à mes copines anglaises, mes gâteaux pourraient faire des concours de moches!!).
    Par contre, internationalité oblige, nous avons fêté pleins de fois l’anniversaire de mon fils (1 fête avec les copains anglais, une avec les copains français, une avec les grands-parents et les cousins, une avec juste nous 3) et je si javais voulu enseigner que l’important c’est d’être ensemble et de s’amuser, et non pas de surconsommer et les cadeaux que l’on reçois, et bin c’est une gros FAIL: Il se chante sans arrêt « HAPPY BEEEEERDAY TOUYOUUUU » et réclame « OU il est mon cadeau??!! »

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