Les liens entre châtiments corporels et santé mentale

Durant l’été, Mme Déjantée nous a, comme d’habitude, fait passer une suggestion de lectures pour nous donner des idées de billets à poster sur les Vendredis Intellos.

J’ai été très intéressée par un article à propos des liens entre santé mentale et châtiments corporels – que vous trouverez ici  – mais surtout par l’étude qui l’a inspiré. La version originale – en anglais – de cette étude, parue dans « Pediatrics », le journal de l’Académie Américaine de Pédiatrie est disponible ici. J’en ai aussi fait une traduction que vous trouverez ici.

J’ai trouvé intéressant de faire un commentaire de cette étude sur les Vendredis Intellos car elle contient des informations importantes et parfois surprenantes mais elle a aussi une approche et une conclusion que je trouve intéressantes.

L’étude traite des châtiments corporels dits « sévères » = fessée, gifles, tapes, …

Ils sont ici qualifiés de sévères pour 2 raisons :

– d’abord parce que les châtiments corporels considérés ne se limitent pas à la fessée mais qu’ils incluent aussi les tapes, les gifles, les empoignades, etc,

– mais aussi parce qu’ils n’ont été considérés que si la personne interrogée les a subis de façon régulière (seules les personnes ayant relaté avoir subi ces châtiments de façon fréquente ont été prises en compte dans l’échantillon).

Cette étude a aussi eu le mérite d’exclure de son échantillon les cas de maltraitance pour ne considérer que l’impact des châtiments corporels SEULS. Cela signifie que lorsque les personnes interrogées ont subit des abus physiques – avoir régulièrement subi des coups ayant laissé des traces – sexuels, ou émotionnels – avoir régulièrement été insulté, avoir été menacé de choses effrayantes, …, elles ont été exclues de l’échantillon considéré.

Là, je dois reconnaitre que la définition de l’abus émotionnel m’a parue très vaste.

Menacer d’une chose effrayante, beaucoup de parents le font tous les jours :

« si tu ne viens pas, je pars sans toi »

« Tu veux que je t’enferme dans la cave et que je fasse venir la sorcière aux grandes dents ? Non, alors tais-toi ! »

Nota : j’ai entendu cette dernière phrase très récemment dans une file d’attente au supermarché adressé à un enfant de 3 ou 4 ans – dans ce cas, je me suis sérieusement posé la question de la matraitance soit dit en passant car les comportements des parents étaient limites je dois bien l’avouer :-/ …).

Insulter aussi est très fréquent :

« Mais tu es vraiment bête ou quoi ? »

« Tu es débile ! »

etc …

Il serait donc intéressant à mon avis que l’étude précise de façon plus détaillée ce qu’est un abus émotionnel … A moins que, par principe, ce type de discours doive être considéré comme des abus émotionnels et donc proscrit ? (mais là je m’éloigne du sujet, enfin pas tant que ça !).

Bref, ont aussi été éliminés de l’échantillon les personnes ayant un environnement familial perturbé : parent ou autre adulte du foyer ayant été traité ou hospitalisé pour un problème mental (y compris dépression), parent ou adulte du foyer ayant eu des problèmes d’alcool ou de drogue, suicide ou tentative de suicide d’un des parents ou d’un adulte du foyer, mère battue, …

On peut donc supposer que ce qui reste est ce qui est communément appelé « la violence éducative ordinaire ». Il s’agit donc de personnes ayant eu une enfance a priori très classique, sans problèmes particuliers, mais ayant subi une éducation incluant les châtiments physiques comme méthode éducative.

L’impact sur la santé mentale a été mesuré pour 2 axes de la santé mentale :

– l’axe I qui regroupe les troubles type dépression, phobies sociales et spécifiques, manie, troubles anxieux, troubles de l’humeur, troubles liés à l’usage de drogue ou d’alcool, …

– l’axe II qui regroupe les troubles type schizophrénie, personnalités border-line, personnalités narcissiques, …

L’étude est aussi intéressante sur ce point : elle aborde aussi l’impact pour les troubles de l’axe II, aspect qui n’est souvent pas envisagé.

Les résultats sont sans équivoque :

« la prévalence  des troubles de l’axe I (c’est-à-dire dépression, phobies, troubles anxieux, …) dans la population générale serait réduite de 2 à 5% en l’absence de châtiments corporels. »

« La prévalence des troubles de l’axe II (schizophrénie, border-line, …) dans la population générale serait réduite de 4 à 7% en l’absence de châtiments corporels »

Que les châtiments corporels aient un impact sur la santé mentale, je n’en doutais pas une seconde mais je trouve intéressant que cela soit ainsi chiffré et appuyé, avec la répartition par type de trouble détaillée dans l’étude.

Ce que je trouve aussi intéressant, c’est que cette étude s’intéresse le plus possible aux châtiments corporels seuls, en-dehors de toute maltraitance. Cela a le mérite de réduire à néant l’argument habituel : « il y a une différence entre une fessée et de la maltraitrance » … Quand on voit les résultats de cette étude, on est en droit de se dire que cette différence est plutôt faible !

La grosse surprise de cette étude a été pour moi – comme pour ses auteurs visiblement – de découvrir que les personnes ayant subi des châtiments corporels avait plutôt un niveau de vie plus élevé et un niveau d’étude plus avancé. Cela semble contraire aux idées reçues sur le sujet mais habituellement, on regarde le niveau social des parents, un niveau de revenu et d’études plus faibles semblant aller de pair avec un risque accru de violence familiale.

En très gros – et très caricatural aussi mais je n’ai pas pu m’en empêcher ! – les chiffres pourraient être interprêtés comme suit : si vous tapez vos enfants, ils réussiront mieux sur le plan matériel mais auront des problèmes psychologiques ;-) …

Trève de plaisanterie – douteuse en plus : ce qui est intéressant dans cette étude, c’est aussi sa conclusion :

« D’abord il est important que les pédiatres et autres professionnels de santé en contact avec des enfants et des parents soient informés des liens entre châtiments corporels et santé mentale »

Puis :

« A l’avenir une prise de position plus explicite devrait inclure que les châtiments physiques – c’est-à-dire : tapes, fessées, gifles, …- ne doivent pas être utilisés sur un enfant, quelle qu’en soit la raison. En faisant cette recommandation, il est important de fournir des informations sur les alternatives éducatives, notamment le renforcement positif. »

L’étude parle d’ailleurs des approches de parentalité positive et conclue sur ces points :

« Dans une perspective de santé publique, réduire les châtiments corporels pourrait aider à réduire la prévalence des troubles mentaux dans la population générale. Les politiques de santé doivent être axées sur des stratégies visant à réduire visant à réduire les châtiments corporels, ce qui à nouveau pointe l’importance des approches de parentalité positive. »

Et aussi :

« Il est important de prendre en considération ces résultats dans l’élaboration de programmes de protection de l’enfance afin de protéger les enfants d’une discipline inappropriée et potentiellement néfaste ».

Je partage tout à fait ce point de vue concernant l’information que devrait transmettre les professionnels de santé.

Mais je me pose aussi des questions sur l’intérêt d’une loi sur l’interdiction de la fessée en France. Vous retrouverez d’ailleurs mes interrogations et mes réflexions – qui vous étonneront peut-être – sur ce sujet sur mon blog dans l’article « la fessée : interdire ou ne pas interdire ? »

Sandrine S Comm C

9 réflexions sur “Les liens entre châtiments corporels et santé mentale

  1. Je ne pensais pas que les châtiments corporels pouvaient à ce point avoir une influence sur la santé mentale… Enfin si, en y réfléchissant ça parait logique.

    J’ai la chance d’avoir grandi (et mon chéri aussi) dans une famille où la maltraitance n’était pas la bienvenue. Tiens j’ai dit maltraitance alors que le sujet traitait de châtiments corporels… comme quoi j’ai beaucoup de mal à faire la différence !

    Toujours est-il que nous élevons nos enfants en les respectant et ça marche du tonnerre…

  2. Merci pour cet article et pour le travail de traduction. J’avoue, pour cette fois, n’avoir eu le courage de lire que ton article et la première page de l’article original. Mais je voulais en profiter pour te remercier de ta traduction de l’article de Gordon « ce que tous les parents devraient savoir », j’ai lu 3 bouquins de Gordon grâce à ça. Je suis complètement convaincue par la méthode et elle est venue répondre à certaines questions que je me posais concernant l’éducation.
    Donc un gros MERCI pour tes articles !!! :)

  3. Merci beaucoup de ta contribution!!! Cette traduction est une excellente idée, un énorme travail mais qui contribue à rendre accessible l’article original pour le plus grand nombre: BRAVO!!!
    Comme toi j’ai été surprise par la question du niveau social, elle a le mérite de bousculer un peu les idées reçues… mais en même temps je me demande dans quel mesure ce résultat est transférable du contexte américain au contexte français… et je serais curieuse d’approfondir les variables (niveau de revenus VS niveau d’études notamment) de ce seul résultat…
    Comme toi, je trouve la conclusion très encourageante, j’ai notamment apprécié qu’ils insistent sur la nécessité de proposer des alternatives aux parents. Les approches non violentes ont donc de beaux jours devant elles, et c’est tant mieux!!

  4. Merci pour cette traduction !
    Veux tu dire que il y a une réduction de 2 à 5 % et 4 à 7% dans chaque cas? (j’ai bien compris?)
    J’ai bien peur que beaucoup de gens trouvent ça très faible, par rapport aux 95% restants
    Je ne suis pas surprise du résultat, et c’est encourageant : ce que nous promouvons a maintenant des bases scientifiques
    je ne suis pas surprise non plus de l’aspect social…

  5. Etonnant en effet la corrélation avec la réussite matérielle?? Peut-être y-t-il des facteurs confondants? Une plus grande tradition de châtiments corporels dans les familles conservatrices généralement plus hautes sur l’échelle sociale par exemple? Ou bien est-ce que la sanction te prépare mieux au milieu scolaire / étudiant qui fonctionne un peu avec un système de sanctions (pas corporelles heureusement) / récompenses ? J’en sais rien hein, je m’interroge!

  6. Pingback: Quel bonheur? { MINI-DÉBRIEF } « Les Vendredis Intellos

  7. Allez, j’avoue, je fais partie des gens qui trouvent finalement ce chiffre finalement assez faible. Mais les troubles identifiés sont quand même très « hard » !

    Tiens, je me fais l’avocat du diable : je sais qu’en frappant mon enfant il y a un risque légèrement plus fort qu’il développe les troubles I ou II. Cependant, je préfère assurer son aisance matérielle, considérant qu’ainsi il pourra se payer les soins nécessaires à son état.
    De plus, je me dis (à tort surement) que je suis capable de détecter s’il est plus borderline qu’un autre enfant, auquel cas je saurais m’adapter et arrêter de le frapper.

    Bref, selon moi cette étude est très intéressante scientifiquement, mais ce ne peut être le seul argument pour la prise de conscience générale que le sujet nécessite. J’aimerais voir le même type d’étude que sur la relation entre fratrie et « réussite », mais portant sur « bonheur » et châtiments corporels. Là l’impact serait surement plus significatif !

    Et à chaque fois qu’on parle de châtiments corporels, j’enrage de ne pas avoir les solutions autres : quand on a été élevé dans ce schéma là, si on ne nous donne pas les clés pour en sortir, c’est quasiment impossible. (En tout cas, moi, je l’avoue, je n’y arrive pas)

    • Tu as tout à fait raison : il s’agit d’un choix qu’on fait. Et du coup, le faire en connaissance de cause = je choisis de frapper mon enfant en sachant qu’il aura des risques de développer de troubles mentaux mais aussi des chances de gagner plus d’argent pour les soigner.

      Je n’ai pas dit que l’un ou l’autre choix était meilleur qu’un autre, le tout est de choisir le plus consciemment possible ;-).

      Concernant la mise en oeuvre, j’anime des ateliers pour les parents et je peux te dire que les livres c’est une chose mais que souvent ça ne suffit pas. Etre parent, ça s’apprend et ça nécessite souvent plus que juste lire des livres et adhérer à une philosophie. C’est aussi l’objet de l’article que j’ai publié sur mon blog « interdire ou ne pas interdire » (http://blog.scommc.fr/la-fessee-interdire-ou-ne-pas-interdire/). Il y a une vraie nécessité pour les parents à avoir des lieux où parler librement sans crainte d’être jugé ou catalogué et d’être aidé à trouver des solutions concrètes (et sans supposer que le parent a besoin de faire une « thérapie » mais simplement que nous avons besoin de prendre du recul, de réfléchir à nos objectifs et à la meilleure façon de les atteindre.
      Ces espaces n’existent pas ou très peu, un peu dans certains forums et/ou associations de parents mais quasiment nulle part ailleurs.

      Et je pense aussi que parfois à trop vouloir éviter de se mettre en colère, on en devient violent.
      Je suis devenue beaucoup plus calme le jour où j’ai décidé de cesser d’être patiente :-D.

      Sandrine

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