Le cododo de tous les dangers [Les vacances des VI]

AHHHHHH mais qu’est-ce qui m’a pris à moi de vouloir commenter un sujet pareil… le genre de sujet qui peuvent vous faire vous fâcher avec (choix multiples) votre mère, votre belle-mère, votre meilleur-e ami-e, votre pédiatre, la secrétaire de votre pédiatre, votre femme de ménage, votre assistante maternelle, la moitié de vos copines de forum, l’inconnue du square, le tiers de l’Amérique… j’en ai même connu qui se sont fâchés avec leur homme à cause de ce sujet! L’article que je vous invite à relire aujourd’hui à l’occasion des rediffusions estivales des vacances des Vendredis Intellos (rédigé par notre tailleuse d’arbre de liens préférée: j’ai nommée La Tellectuelle) faisait même état d’un couple de parents cododoteurs jugés et condamnés pour l’ homicide involontaire de leur enfant. Ce verdict autant que la déferlante de commentaires que celui-ci a provoqué dans le monde entier montre à quel point ce sujet dépasse le simple cadre de la prescription médicale pour englober des préoccupations sociétales bien plus vastes… D’ailleurs, depuis le temps qu’on évoque ce sujet sur les Vendredis Intellos, je n’ai toujours pas réussi à trouver de courageux-se volontaire pour venir nous en parler en tant que Guest!!

En fait, la polémique autour de ce sujet me semble dans l’absolu assez largement incompréhensible… Car soyons clair, le cododo est un secret de Polichinelle, et avec un peu de bon sens, nous savons tout ce qu’il y a à savoir sur le cododo!! [Une fois n’est pas coutume, le temps me manque pour faire une revue de la littérature sur le sujet (j’espère néanmoins susciter des vocations!! ;) )] Nos ancêtres pithécanthropes ont cododoté durant des millénaires, la plupart des sociétés traditionnelles cododotent toujours… ceci ne suffit bien entendu pas pour en faire une preuve de l’innocuité de cette pratique mais disons que le recul est suffisant pour ne pas conclure à une hécatombe… Dans les pays dits « développés », la proportion de cododo est censée être beaucoup plus faible…j’avoue, cela me fait sourire! Pourquoi? Tout simplement parce que les sondages se basent toujours sur les déclarations des personnes interrogées …. ce qui suppose tout d’abord que l’on s’entende bien sur la définition du « cododo » (oui, prendre son enfant exceptionnellement dans son lit parce qu’il est malade est du cododo!!) et qu’on prenne en compte le contexte de défiance à l’égard de cette pratique qui induit probablement une sous évaluation des proportions… A tel point que je ne suis pas certaine de connaître un seul parent qui n’ait JAMAIS cododoté, par contre j’en connais plein qui l’ont fait et ont culpabilisé un max… Pour tous ceux-là je rappelle (ainsi que La Tellectuelle le faisait aussi dans son article) qu’il existe un consensus pour faire du cododo une pratique sans danger par l’application de quelques règles simples: un matelas bien ferme, propre et peu encombré, si possible posé à même le sol; un minimum d’hygiène de vie côté parent (pas d’alcool, pas de drogues, pas de fumée dans la chambre). Avec l’idée globale dominante qu’un cododo bien organisé et bien pensé est moins dangereux qu’un cododo inopiné (Vous pourrez retrouver le détail de ces prescriptions dans l’article de La Tellectuelle mentionné…).

Bon mais alors, si tout le monde est d’accord, pourquoi donc les foules s’enflamment-elles??? Voici mes petites idées sur la questions:

1- Parce que la séparation mère-enfant est pensée dans notre société comme étant moralement bonne. Pour illustrer cette assertion je vous laisse découvrir un extrait de L’art d’accommoder les bébés de Delaisi de Parceval et Lallemand. Vous y verrez comment le cododo est à la fois associé à une histoire glauque d’infanticides longtemps banalisés, à la morale judéo-chrétienne dans les pas de laquelle la psychanalyse et sa centration sexuelle s’est finalement bien glissée, et aussi à la volonté du puériculteur de rationaliser et de contrôler les pratiques de maternage.

L’intérêt principal du berceau […] est d’empêcher la mère de prendre le bébé dans son lit à cause […] des risques d’étouffement. La proximité est présentée clairement ici sous son aspect mortifère, ce qu’elle était réellement d’ailleurs, il n’y a pas si longtemps: l’historien J.-L. Flandrin a montré comment, jusqu’à la fin du XVIIème siècle il existait un infanticide toléré qui consistait à camoufler sous forme d’accidents le fait que de nombreux enfants mourraient étouffés dans le lit des parents où ils couchaient, sorte d’actes manqués, dirait-on maintenant. Et, avant les spécialistes en puériculture, le même auteur montre que ce sont les évêques qui, au début du XVIIIème siècle, ont défendu que l’on couche les enfants dans le lit de leurs parents. Tout se passe comme si l’invention du berceau avait consisté à protéger les parents de leur ambivalence et à éviter au maximum tout acte manqué en ce domaine. […] Derrière cet évitement systématique du contact se cache également, pensons-nous, la volonté inconsciente d’interdire et d’évacuer le plaisir réciproque mère/enfant. […] Tout se passe comme si la puériculture voulait tantôt protéger l’enfant des pulsions agressives (principalement infanticides ou cannibaliques) des parents, tantôt protéger les parents et l’enfant de leurs pulsions libidinales (pulsions orales, pulsions de maîtrise, pulsions incestueuses) ces deux aspects étant, selon les époques et selon les auteurs, alternativement mis en avant. pp163-164

2- Parce que cette question du cododo est en lien avec une politique de santé publique qui doit donc s’appliquer et convenir à tous sans risquer de faire apparaître ou de rendre plus visible des inégalités sociales. Mon point de vue sur ce point n’est pas tout à fait abouti j’en conviens… De part la forte influence de l’alcoolisme et des toxicomanies sur la dangerosité du cododo, il est probable que les risques qu’il représente soient fortement marqués socialement. On peut donc faire l’hypothèse que diffuser largement les règles susmentionnées permettant de rendre sûr le cododo reviendrait à surexposer une population déjà fragile tandis que les règles en question ne seraient appliquées que par ceux qui en ont le moins besoin. A ce titre, on peut comprendre que ça ne soit pas le choix des institutions de santé…. Ceci étant, on peut aussi faire l’hypothèse qu’une campagne en vue de prohiber le cododo soit elle-même bien plus largement suivie par ceux chez qui cette pratique est la moins dangereuse… d’où en définitive, la solution de l’éducation et de la connaissance pour tous me semble toujours la meilleure…

3- Parce qu’il existe un véritable tabou autour de l’épuisement parental (et surtout maternel)… Condamner le cododo, affirmer que les bébés doivent faire leurs nuits à 2 mois, proscrire les tétées de nuit dès 3 ou 4 mois, inciter les parents à faire dormir leur enfant dans une chambre séparée dès la naissance…. sont selon moi autant de privations de moyens pour les parents de maintenir un niveau de fatigue acceptable durant les premiers mois de leur enfant; donc autant de raisons supplémentaires pour les jeunes parents en manque de sommeil de penser qu’ils sont incompétents, incapables et même dangereux pour leur enfant; et donc autant de risques supplémentaires pour eux de se retrouver victimes de surmenage, d’épuisement et de burn-out. Attention, je ne dis pas que le cododo est la panacée!! Certains parents ne le trouveront jamais confortables ni acceptables pour eux, et je n’ai absolument rien à y redire!! Je dis simplement qu’en interdisant le cododo, on envoie implicitement un message bien peu indulgent, bien peu empathique et bien peu valorisant à de jeunes parents en quête de leur parentalité… message dont je me garderai bien de chercher à en évaluer les conséquences néfastes en définitive sur les enfants!!

Sur ce, je m’en retourne à mes vacances…. rendez vous le 24 août pour la rentrée des Vendredis Intellos!!!

 

Mme Déjantée

 

Edit du 24.09.2012: Un immense merci à Marie Levasseur d’avoir mis à disposition des lecteurs des Vendredis Intellos pour consultation sa thèse de médecine (2012) soutenue sur le thème:

Mort subite du nourrisson et sommeil partagé : quelles informations donner aux patients ? Revue de la littérature et des recommandations internationales

(cliquez pour lire)

7 réflexions sur “Le cododo de tous les dangers [Les vacances des VI]

  1. J’avais A-DO-RE ton poste sur ton blog sur le sujet!
    (http://lafamilledejantee.blogspot.co.uk/2011/08/le-cododo-et-moi.html)
    Je m’étais tout-à-fait reconnue dans ton témoignage! Et moi à bientôt 35 ans (ARGH), eh bin je suis toujours incapable de dormir toute seule (ou alors je dors TRES TRES mal).
    Je suis complètement d’accord avec toi sur toute la ligne. Je ne connaissais pas l’intrusion de l’Eglise sur le sujet mais ça ne m’étonne pas!
    Et pourtant, c’est un tel plaisir de dormir tous ensemble (et par ailleurs mon bébé est très angoissé et se réveille toutes les 1/2 heures en sursaut quand il ne dort pas avec nous – j’ai bien peur de lui avoir transmis ça!), que je ne peux pas m’empêcher de culpabiliser! De me demander, si je ne suis pas en train de lui batir / renforcer son angoisse, et comme tes parents, si je ne choisis pas la solution de facilité, si cela va mettre mon couple en danger, si c’est une régression, si je faillis à ma mission de poser des limites à mon enfant (rapport que nous avons essayé, souvent, de le mettre dans son lit pour avoir un peu d’intimité, et abandonné devant sa détresse) etc. …
    C’est là que je vois que je ne peux pas vraiment m’affranchir de mon éducation judeo – chrétienne, i.e. à priori, même si rien ne montre que c’est nocif, plaisir = mauvais!

  2. Nous n’avons pas vraiment cododoter, mais avec le lit dans notre chambre, souvent je dormais en donnant la tétée nocturne… les siestes aussi à deux petit-coeur et son papa, et maintenant à trois ans il adoooore le « peau à peau » pour s’endormir… et tout le monde est contenant, et sans problématique incestueuse! et moi j’aime bien aussi les week-end ou quand il se réveille trop tôt, finir la nuit tranquillement à trois… Et tu as raison, dormir avec un enfant est courant! Je suis d’accord avec toi sur le 3ème point : c’est efficace contre la fatigue « familiale » des premiers mois voir années… ce sont des moments tous doux et qui sont chers à mon coeur.

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