Retour sur les “coûts cachés” de l’allaitement {Les vacances des VI}

Le 5 mai 2012 nous étions doublement gâtés puisque non seulement nous étions régalés d’une contribution « XY », mais encore sur un sujet brûlant: les coûts cachés de l’allaitement, par Mr. Pourquoi.

Mr. Pourquoi commentait dans cette contribution un article publié par l’American Sociological Review en avril 2012 à la suite d’une étude montrant que l’allaitement au sein, que l’OMS promeut comme étant gratuit par rapport à l’allaitement au biberon, n’est en réalité pas si gratuit que ça:

 Breastfeeding for six months or longer is only free if a mother’s time is worth absolutely nothing : L’allaitement pour six mois ou plus est seulement gratuit si le temps de la mère n’a absolument aucune valeur.

Ainsi, explique Mr. Pourquoi:

L’étude, se basant sur de très larges statistiques américaines, a ainsi montré que l’allaitement de courte durée n’avait pas plus d’impact sur les carrières (et salaires) que l’utilisation exclusive de lait artificiel. Par contre, l’allaitement maternel de longue durée, c’est-à-dire de plus de six mois, était fortement corrélé à une diminution notoire, et durable des salaires.

Nous voilà donc devant une sacré injonction paradoxale :

Pour les pouvoirs publics, une femme doit allaiter son enfant sur une longue durée. Mais elle doit aussi travailler. Et gagner autant que les hommes. Ce qui est rendu impossible par l’allaitement lui-même.

.Et cet article avait donné une pluie de commentaires!
 .
Témoignages des neuroneuses qui ont rencontré ce problème
Des commentaires confirmant d’abord ce que Mr. Pourquoi indique: même si aux Etats-Unis, la politique familiale semble encore plus lacunaire qu’en France (avec un congé maternité légal de 12 semaines seulement et non payé – mais la même chose pour les papas!), cette étude est transposable à la France, et beaucoup de neuroneuses ont eu du mal à concilier vie professionnelle et allaitement.
Ainsi Prune partage avec nous son expérience:

…pour ma fille ainée (j’ai repris à la fin du congé mat. légal à plein temps en continuant à l’allaiter exclusivement), je n’ai rencontré que des “non encouragements”, que ce soit de la part de ma gynéco (“ça ne sert à rien, on fait des laits très bien maintenant”), ma DRH (“tu fais ce que tu veux mais je ne peux pas t’aider”), l’infirmière de médecine du travail sur le site de mon client (“mais ma pauvre dame, vous allez vous ruiner la santé”), la pédiatre de la crèche (“de toute façon vous n’aurez bientôt plus de lait” puis “ah bon, mais vous avez encore du lait ? mais comment faites-vous ?”), etc.

Dans le cas de Madame Koala:

La première a été allaitée à 100% jusqu’à ses 2 mois puis en mixte jusqu’à 6. Pourquoi j’ai allaité en mixte ? Principalement parce que j’étais mal informée, et que dans l’esprit des professionnels m’entourant la reprise du travail équivalait à la fin de l’allaitement.

Et pour flolasouricette:

Même si j’ai allaité le premier encore un an après la reprise du boulot, pour les profs, rien n’est réglementairement prévu pour l’allaitement, et je ne crois pas que j’aurais pu allaiter longtemps si j’avais repris mon travail après le congé légal.

Pour ma part, j’ai eu beaucoup de chance: J’ai pu prendre un congé maternité de 7 mois en Angleterre (qui correspond en fait à notre congé parental français hein, sur le plan de salaire, je ne faisais pas fortune!). Ensuite, j’ai repris à temps partiel et donc mon bébé était allaité le matin, le soir et la nuit (*baille*), et quand il en avait besoin, la crèche lui donnait des biberons de lait maternisé. Donc je n’ai pas eu besoin de tirer mon lait, et cela n’a pas mis un terme à l’allaitement puisque j’allaite toujours aujourd’hui (il a plus de deux ans, nous serons bientôt en couverture du New-York Times, Aaargh). Il me semble que cela n’est possible qu’aux deux conditions de:

1. Reprendre après que le bébé ait 6 mois, de sorte à passer en « lactation automatique » et donc ne pas se retrouver au boulot avec des geysers de lait intempestifs, et ne pas avoir à se lever la nuit pour tirer son lait sous peine de tarir…

2. Ne pas être contre un allaitement mixte avec parfois des doses de lait artificiel pendant la journée pour le bébé.

.

Les solutions?
Elles sont loins d’être simples!  Mr. Pourquoi explique:
Les auteurs militent donc pour l’inscription dans la loi (américaine) d’un véritable DROIT A L’ALLAITEMENT, qui pourrait se traduire par exemple par une allocation destinée à diminuer l’impact économique d’un allaitement de longue durée. Ce droit fondamental permettrait aussi un changement profond de mentalité vis-à-vis des mères allaitantes, qui rendrait  (enfin) compatibles l’allaitement et le travail.
J’aurais tendance à privilégier, plutôt qu’une allocation, des congés de maternité et de paternité beaucoup plus longs que ceux qui existent actuellement.
.
  •  Les auteurs de l’étude proposent en premier lieu de créer une allocation allaitement. Mais, au-delà du financement de celle-ci (c’est un coût direct, donc on peut imaginer qu’aux Etats-Unis comme en France où l’on cherche à faire des économies à tout prix, les gouvernements ne peuvent qu’y être réticents), elle pourrait avoir des effets pervers. Mr. Pourquoi souligne en particulier qu’elle pourrait stigmatiser les femmes non allaitantes, alors même que si l’on a choisi de ne pas allaiter (ou si l’on n’a pas pu allaiter), donner des biberons, s’occuper de son enfant, cela prend quand même du temps! Plusieurs commentatrices remettent d’ailleurs en cause les conclusions de l’étude à ce titre: la perte de revenus des femmes ne seraient pas forcément la conséquence de l’allaitement long en lui-même, mais plutôt d’un choix de vie en général (bien que cette décision soit loin de toujours résulter d’un choix), celui de ne pas confier son enfant à un alloparent les premiers temps. A titre personnel, compte tenu du fait que l’allaitement au sein n’est pas qu’une question de volonté, et qu’en tout état de cause, il concerne un choix absolument intime et personnel impliquant le corps des femmes, je percevrais une telle allocation comme discriminatoire. Et si je pense qu’il faut défendre à tout prix le DROIT à l’allaitement au sein, je me demande si une telle mesure ne reviendrait pas en un sens à imposer un DEVOIR d’allaitement, ce à quoi je suis personnellement totalement opposée.

.

  •  Une autre possibilité consisterait à légiférer en faveur de l’allaitement, c’est-à-dire offrir aux femmes la possibilité d’allaiter sur leur lieu de travail, voire allonger le congé maternité si la maman allaite. Mais cette législation est déjà en vigueur pour ce qui concerne l’allaitement sur le lieu de travail.  D’après le site de la sécurité sociale:

Le code de la sécurité sociale ne prévoit pas de congé maternité spécifique à l’allaitement. Ainsi, si la mère allaite son enfant, son congé postnatal ne pourra pas être prolongé. Ce sont les conventions collectives qui peuvent, éventuellement, prévoir ce type de dispositions.

À noter : l’allaitement est autorisé sur le lieu de travail et pendant le temps de travail. Le code du travail (article L.1225-30) prévoit notamment que, pendant un an à compter du jour de la naissance, la mère peut disposer d’une heure par jour durant ses heures de travail pour allaiter son enfant.

Pour autant, la conciliation allaitement – travail n’en est pas beaucoup facilitée: comme le souligne Prune,  tant que les regards ne changent pas sur la pratique de l’allaitement au travail, en pratique,  il peut être très difficile pour une femme d’imposer à son employeur qu’il applique la loi, et même si tout est mis à disposition, il est quand même compliqué de s’absenter de son bureau pour tirer son lait! Dans un domaine où la norme a un tel pouvoir, une loi ne suffit pas!

Quant au « congé allaitement« , pour Prune:

Légiférer pour rallonger les congés dans l’optique de favoriser l’allaitement, il y a du pour et du contre. Dans l’absolu je reste persuadée que c’est le moyen le plus simple pour allaiter longtemps.
Mais ça sera aussi un argument de plus pour le monde de l’entreprise pour considérer que la salariée qui devient mère n’est plus productive (la preuve, elle a besoin d’un congé à rallonge), et ça risque d’être perçu comme un moyen de “renvoyer les femmes à la maison” (imagine la tête de Badinter !!!!!)

Pour ma part, j’ai les mêmes objections au congé allaitement que celles que j’ai expliquée pour l’allocation allaitement, et je crois qu’en outre, de façon inévitable, un tel congé aurait pour effet d’aggraver les inégalités homme – femme: En embauchant une femme, un employeur prend déjà le risque de devoir faire face à un congé maternité bien plus long que le congé paternité; un congé allaitement alourdirait encore ce risque, et pénaliserait probablement les femmes à la fois à l’embauche et dans l’avancement de leur carrière.  A moins de prendre exemple sur les tribus pygmées d’Afrique centrale et de mettre à la mode le sein paternel??

En revanche, je pense qu’un meilleur aménagement des conditions de travail, concernant les jeunes mamans ET les jeunes papas (des horaires flexibles, la possibilité de travailler de la maison ou de travailler à mi-temps, des crèches d’entreprise…) est une solution qui mérite d’être explorée en profondeur. En Suède, je crois qu’il est possible de prendre un congé paternité à mi-temps par exemple (bon ma source est le dernier roman policier de Camilla Läckberg, autant dire pas fiable pour un sou, mais l’idée est bonne!).

.

  • Enfin, et c’est la solution que prône Mr. Pourquoi, on pourrait allonger la durée des congés maternités ET paternités, ce qui permettrait aux femmes d’allonger la durée de leur allaitement si elles le souhaitent, et plus généralement, de s’occuper de leur enfant de façon « proximale »,  sans les pénaliser sur le plan professionnel par rapport aux hommes. Resterait alors à faire en sorte que les mentalités changent… car d’après cet article de My europ:
Les hommes, craignant une stigmatisation ou une réprobation de leurs supérieurs hiérarchiques ou de leurs pairs, se conforment aux attentes des employeurs. Ces derniers traitent différemment les hommes et les femmes dans l’exercice de la parentalité et sont plus tolérants avec les femmes en cas d’imprévu familial ou de souhait de passer à temps partiel.
L’article indique que le projet de congé paternité obligatoire proposé par Laurence Parisot pour pallier cela pendant le mandat du précédent gouvernement semble avoir été abandonné.  Le nouveau gouvernement suivrait plutôt la piste d’un allongement des congés maternité et paternité, avec un « bonus » d’une semaine si le père en a effectivement bénéficié.
Il ne nous reste plus qu’à espérer que cette mesure ne sera pas mise aux oubliettes en raison de la crise…
 .
A l’heure où j’écris ces lignes, vient de paraître un rapport du Crédit Suisse Research Institute, montrant  sans surprise que les pays scandinaves (où les jeunes parents bénéficient d’un congé parental rémunéré très long à partager entre eux, et où le taux d’allaitement au sein est le plus élevé d’Europe) ont de meilleurs résultats que les autres sur le plan de l’égalité homme – femme, et en terme de représentation des femmes pour les postes à haute et très haute responsabilité. Or le rapport souligne aussi que la présence des femmes dans les Conseils d’Administration des entreprises est corrélée à de bien meilleures performances!
Ce n’est pas un scoop: quand on « traite » bien ses employés, on fait des économies en terme de recrutement (il y a moins de turnover), on bénéficie donc de leur expérience, on attire les talents, et puis un employé heureux travaille mieux, et s’investit généralement plus pour une entreprise bienveillante à son égard. Je renvoie également à cet article de Madame Koala qui mettait en lumière les qualités organisationnelles et de management des jeunes parents!
.
CQFD: Allonger les congés maternités ET paternités semble avoir un coût immédiat pour les entreprises, mais en réalité, à moyen et long terme, cela pourrait avoir pour effet de les rendre plus performantes et compétitives…  Et pour que les mamans puissent allaiter en toute sérénité, et bien, il ne faut pas négliger les droits des papas!
Drenka
Publicités

4 réflexions sur “Retour sur les “coûts cachés” de l’allaitement {Les vacances des VI}

  1. Bravo pour ce bel article (comme toujours devrais-je dire..!!)…!! Tu as parfaitement résumé et mis en perspective les différents points de vue qui s’étaient exprimés sur ce sujet plus qu’épineux… Je suis entièrement d’accord avec ta conclusion même si je doute souvent que ça soit la solution retenue… « un employé heureux travaille mieux » étant déjà une assertion fort peu appliquée dans le monde du travail…à tort…!

    • On peut le comprendre, parce que le bénéfice pour une entreprise d’un « employé heureux » est bien difficile à quantifier.
      Mais dans le cas du congé maternité / paternité, ou de la fléxibilité, il faut bien comprendre que c’est AUSSI une mesure intéressante d’un point de vue économique, il faut vraiment militer pour que les entreprises et le gouvernement le comprennent! Les pays nordiques n’ont pas attendu que les conditions économiques soient favorables pour les implanter – au contraire ils étaient en pleine récession, et aujourd’hui, ils en dégustent les fruits. Parce que les entreprises sont réellement plus performantes, parce que moins de présence ne signifie pas moins de productivité (dans beaucoup de métiers), parce que l’expérience c’est de l’efficacité, et parce que moins d’enfants élevés dans la pauvreté, cela veut dire moins d’insécurité, moins de chômage, etc… Le tout est de commencer le cercle vertueux et de convaincre que le retour sur investissement est rapide et certain, ce que beaucoup contestent.

  2. Pingback: Histoire, société et allaitement | Pearltrees

  3. L’allaitement naturel dans la durée reste un sérieux problème pour les femmes. Ce qui les décourage et favorise l’allaitement au lait artificiel. A noter que les humains sont la seule espèce à nourrir leur bébé avec du lait de vache.
    Bravo à toutes ces mères qui allaitent au seins le plus longtemps possible.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.