Depuis quelques mois, l’une de mes amies (que nous appellerons Sophie) et son conjoint, parents d’une petite fille de 3 ans, se sont lancés dans l’aventure de l’adoption. Ils sont donc ce qu’on appelle un couple « fertile », ce qui ne les empêche pas d’avoir choisi de concrétiser une envie très forte : celle d’agrandir leur famille en y accueillant un enfant venu d’ailleurs, un enfant qui ne serait biologiquement pas le leur.

Je trouve que c’est un très beau projet. C’est une idée qui m’avait aussi effleurée à l’époque où je n’avais pas encore d’enfant, sans vraiment prendre la mesure du bouleversement que cela doit représenter – en termes de procédures, de temps, de questionnements sûrement mais aussi d’organisation de la fratrie. Bref, je crois que dans mon idée lointaine, il se serait s’agit davantage d’un acte « humanitaire » que d’une adoption au sens propre. C’est une distinction que cherche à établir le Guide Marabout de l’adoption, que j’ai emprunté à la bibliothèque pour l’occasion et qui me paraît, de mon point de vue de personne non concernée qui ne cherche pas de réponse ou de soutien particulier, intéressant et plutôt bien conçu. Il explique ceci :

Face à la détresse des enfants à travers le monde, la priorité pourrait sembler d’explorer toutes les pistes afin de trouver un foyer pour le plus grand nombre d’entre eux, le plus rapidement possible. La Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE) rappelle que tout doit être fait dans un premier temps pour maintenir ce dernier dans son pays et sa culture d’origine. […] Dans certains pays, cela équivaut à une cruelle quadrature du cercle. L’adoption apparaîtrait donc comme l’une des réponses au problème.

Dans les années 1960 à 1980, face à la misère du Tiers Monde rendue plus visible par la télévision, des œuvres américaines et européennes travaillant sur le terrain ont encouragé l’adoption d’enfants qu’elles recueillaient.

[…] dans la discrétion, de nombreux couples, qui refusaient une vision humanitaire de la famille, entreprenaient, souvent seuls, avec ténacité, un cheminement personnel vers un enfant dont ils aspiraient tout simplement à devenir les parents – rien de plus ni de moins. Sans le savoir, ils ouvraient les portes de l’adoption internationale à des milliers de couples, ce qui allait permettre d’offrir à des enfants du monde entier une famille et une place à part entière dans la société française. C’est là toute la différence entre action humanitaire et adoption. L’engagement humanitaire se définit selon les besoins d’une collectivité, même quand il soulage les difficultés des individus qui la composent ; il répond à des carences matérielles, sanitaires, culturelles, qu’il cherche à pallier à la fois dans l’urgence et sur le long terme.

L’adoption, en revanche, est une action au cas par cas, une réponse unique apportée aux besoins précis d’un enfant précis. Au sein d’une même institution, le cas de chaque enfant adoptable devra être traité de façon individualisée, ses besoins appréciés aussi bien que faire se peut : les parents qui pourront convenir tel bambin ne conviendront peut-être pas du tout à tel autre.

Si je suis au courant du projet de mon amie, j’avoue n’avoir jamais osé lui demander précisément ce qui l’avait guidée vers cette envie. Aussi je suis ravie qu’elle ait accepté de répondre à mes questions et j’espère que son témoignage intéressera d’autres que moi.


Sophie, saurais-tu expliquer, décrire, comment l’envie d’adopter un enfant t’est venue ? A-t-elle précédé ou suivi celle d’avoir un enfant biologique ? Ton conjoint a-t-il toujours eu cette envie également ou avez-vous fait ce cheminement ensemble ?

Cette envie nous l’avions séparément et nous l’avons partagée dès les premières semaines de notre relation, en nous disant qu’un jour, nous adopterions un enfant. Sans pour autant que ça interfère sur notre envie d’enfant biologique, présente également. De longues années plus tard, nous avons eu notre petite fille, qui nous a comblés et il y a un an, alors que beaucoup pensent alors à concevoir un deuxième enfant, c’est cette envie d’adopter qui nous est revenue comme une évidence : nous avons décidé de nous lancer!

C’est une chose difficile à expliquer et qui ressemble d’ailleurs à l’envie de concevoir un bébé, un sentiment qui “prend aux tripes”.

Peux-tu expliquer, en quelques mots, les différentes étapes de la procédure d’agrément ? Où en êtes-vous dans cette procédure ?

La procédure d’agrément est départementale, tout est géré par le Conseil Général local. Le délai est de 9 mois (et ça n’est pas anodin) après la date de dépôt du dossier administratif. Il y a plusieurs entretiens avec un/une psychologue et un/une assistante sociale qui sont chargés de nous interroger et de définir selon des critères bien précis si nous sommes aptes à accueillir un enfant issu de l’adoption. Les deux rédigent un rapport et la Commission Départementale d’agrément statue et rend une décision.

Nous avons réalisé tous les entretiens en famille, tous les trois, notre fille fait partie intégrante de ce projet et nous lui avons toujours expliqué ce que nous faisions, en nous mettant le plus possible à son niveau.

Actuellement nous sommes titulaires de l’agrément et nous commençons à faire les démarches vers les OAA (Organismes Autorisés pour l’Adoption ) ainsi que l’AFA (Agence Française d’Adoption).

Au cours de cette procédure, l’un de vos interlocuteurs vous a-t-il demandé ce qui vous motivait, en tant que couple « fertile », à vouloir adopter ?

Bien sûr, c’est la question clé au centre des entretiens pendant la procédure d’agrément. Nous souhaitons donner un foyer, une famille à un enfant qui n’en a pas.

Pour nous, adopter c’est une manière différente d’envisager la parentalité, nous ne pensons pas que le lien du sang soit nécessaire. Pour avoir vécu les premières heures et jours avec ma fille, je me souviens que l’amour n’était pas présent au départ, à ma grande surprise, mais qu’il s’est construit petit-à-petit, au fil du temps. Ce lien je l’imagine de la même façon avec un enfant adopté.

Une fois l’agrément obtenu, vos démarches auprès d’Organismes Autorisés pour l’Adoption (OAA) sont-elles différentes, devez-vous faire face à des critères de sélection ou de priorité particuliers ?

Tout d’abord nous ne pouvons être candidats à l’adoption qu’auprès d’OAA qui ont été autorisés dans le département où nous avons obtenu l’agrément : ils ne le sont pas tous donc nous sommes déjà limités !

Ensuite nous allons déposer notre candidature pour des OAA qui réalisent des adoptions dans des pays permettant aux couples ayant déjà un enfant biologique d’adopter : il y en a peu.

Et avec tout ça les OAA ne sont pas obligés d’accepter notre candidature s’ils estiment que nous ne serons pas retenus par les autorités du pays, dernier volet de tri.

La sélection est donc drastique… sans oublier le volet financier : de nos jours pour adopter il faut avoir un certain niveau de revenus, une adoption à l’étranger coûte entre 10 000 et 15 000€ (frais administratifs et de traduction, frais de voyage et séjour sur place…).

En tant que couple ayant déjà un enfant biologique, nous privilégions l’adoption internationale, car même si en théorie nous pourrions adopter un enfant français, dans les faits ceux-ci sont confiés à des couples infertiles.

Est-ce un projet que vous partagez avec vos proches (familles, amis) ? Si oui, dans quelle mesure ? Si non, pourquoi et comment imagines-tu leurs réactions le moment venu ?

Non, nous n’avons absolument pas parlé de ce projet, de la même façon que nous n’avions pas communiqué quand nous avions décidé de faire un bébé. Pour nous, cela ressort de la vie intime du couple et nous ne voulons pas en parler.

Je pense aussi que c’est une façon de se prémunir contre les questions sur l’avancement du projet, de la même façon que pour un enfant biologique, une manière de ne pas “retourner le couteau dans la plaie” alors que le projet n’est pas abouti.

Concernant nos proches, nous espérons qu’à l’annonce de l’arrivée prochaine de l’enfant, ils sauront se réjouir et accepter notre décision. Mais ce qui prime pour nous c’est qu’ils accueillent l’enfant de la même façon qu’un enfant biologique et ne fassent pas de différence.

Comment abordez-vous le sujet avec votre fille ?

Nous l’avons abordé dès le départ, dès la prise de décision, en lui expliquant le plus simplement possible puis par la suite à chaque étape. Elle se projette elle aussi, elle imagine où dormira l’enfant qui est selon les moments, un garçon ou une fille, un bébé ou un grand frère.

Comment imagines-tu l’arrivée de ce nouvel enfant dans votre vie ?

Idéalement nous partons tous les trois en voyage dans le pays de l’enfant, faisons connaissance sur place, on règle tous les soucis de paperasserie administrative et on rentre chez nous, tous les quatre.

Dans les faits, cela sera sûrement moins rose. Certains pays imposent un séjour sur place de 6 semaines ou deux mois afin de connaître l’environnement et la culture, l’histoire de l’enfant adopté. Le principe me paraît tout-à-fait positif, seulement je ne vois pas bien comment concilier ces exigences avec notre travail même si d’après les intervenants rencontrés il existe des solutions : je pense que nous étudierons plus en détail quand le moment concret arrivera.

A l’arrivée chez nous, nous pensons au congé de maternité et paternité voire un congé parental pris par l’un ou l’autre parent voire les deux à tour de rôle pour permettre à l’enfant de connaître mieux sa famille, de se familiariser avec la langue française et les habitudes de vie avant l’entrée à la crèche ou à l’école selon l’âge.

Nous n’avons pas choisi l’âge de l’enfant mais nous savons déjà que ça ne sera pas un bébé car ils sont confiés de préférence aux couples infertiles.

***

L’ouvrage sur lequel je m’appuie pose aussi une question quelque peu dérangeante, à savoir « Les parents d’enfants biologiques seraient-ils de meilleurs parents adoptifs ? ».

Certains psychologues se sont demandés si les meilleurs parents adoptifs ne seraient pas en fin de compte ceux qui ont déjà donné naissance à des enfants. Le danger d’une confusion entre enfant biologique et adopté, entre enfant désiré, imaginé et réel ne viendraient ainsi se télescoper avec autant d’intensité sur cet enfant né ailleurs et devenu sien.

L’expérience montre que les parents d’enfants biologiques qui ont adopté des enfants ne font « aucune différence » entre eux, comme ils disent – si ce n’est les degrés de connivence ou d’empathie variables que l’on peut avoir avec ses enfants, fussent-ils tous biologiques, tous adoptés, ou un mélange des deux !

Le risque, pourtant, serait de trop vouloir gommer les différences : l’enfant adopté arrivera avec son tempérament, son état de santé, son vécu. Il devra être accueilli et respecté dans sa différence, il aura besoin de temps pour s’adapter à un mode de vie qui pour les autres va de soi, pour acquérir selon les cas une langue, des conventions et des notions que les autres auront assimilées sans difficulté.

On aura beau accorder un amour égal, si on ne sait pas reconnaître ces différences propres à l’enfant, l’adoption pourra être un échec.

Ce passage, au titre assez inutilement provocateur à mon avis, m’est toutefois apparu intéressant pour expliquer les « difficultés » particulières qui attendent les parents qui seront amenés à accueillir un enfant dans une famille déjà créée et « biologique ».

Que les futurs adoptants soient un couple stérile, un couple qui a déjà des enfants ou un(e) célibataire, ils devront tenter d’évaluer la place qu’occupera l’enfant adopté, de cerner les motivations qui font qu’ils souhaitent fonder ou élargir leur famille par la biais de l’adoption : cet enfant qu’ils se proposent d’accueillir, vont-ils vraiment le considérer comme le leur, au même niveau que les enfants biologiques qu’ils ont eu ou qu’ils auraient voulu avoir ? Vont-ils le porter dans leur cœur et le sentir dans leurs tripes, quand il est malade ou malheureux ? Comment vont-ils réagir quand, adolescent, il dit les rejeter ou rejeter ce qu’ils représentent ? A travers ces interrogations, le dialogue avec d’autres, la découverte d’expériences multiples, l’enfant, peu à peu, devient réel…

Enfin, le témoignage que j’ai trouvé assez fort d’une mère adoptive, tiré également du livre :

Quand Sarah est descendue de l’avion avec son père – je n’avais pas pu l’accompagner, j’étais restée avec nos deux enfants « faits maison » -, quand je l’ai vue, j’ai été saisie de douleurs violentes, et d’un mélange très fort d’émotions, comme au moment de l’accouchement des deux premiers. Sarah était là, elle approchait, elle avait neuf ans ; ce jour-là, dans l’aéroport, j’ai accouché d’elle, mon troisième enfant.

En tous les cas, je souhaite bonne chance dans cette aventure à tous les parents adoptants ou en voie de l’être, en espérant qu’ils trouvent dans cet accueil tout le bonheur qu’ils souhaitent, tout en faisant également celui de l’enfant accueilli… un « objectif » similaire à celui que l’on a avec un enfant biologique finalement, non ?

Madame Sioux