Petite Poulette est entrée en crèche à l’âge de 17 mois. Le premier jour, nous y sommes restées ensemble pendant une heure. Après nous avoir observées, la directrice m’a demandé si je pratiquais la langue des signes avec mon enfant. Cette question m’a surprise, je n’ai pas bien compris, et j’ai répondu non…
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Mais comme cela m’intriguait, le jour suivant j’en ai parlé avec elle. En fait, en nous regardant interagir, la directrice avait vu entre nous une forme de communication basée sur les gestes pour elle, et sur les mots pour moi. Je dois avouer que cela s’est mis en place entre nous sans que je ne m’en rende compte (et je n’ai pas souvenir de quelque chose de similaire avec mon aînée…) et de façon totalement intuitive ! À l’époque, son vocabulaire était du genre :
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– je montre mon cou = je veux mettre mon écharpe pour aller dehors
– je montre ma langue ou l’intérieur de ma bouche = j’ai faim, j’ai soif
– je me frotte les yeux (de façon volontaire, en ayant attiré l’attention de maman avant) = j’ai sommeil
– je touche ma couche = elle est pleine, il faut me changer
– je touche mon plexus = je te remercie parce que tu m’as donné quelque chose que je t’ai demandé
– je fronce les yeux = quelque chose ou quelqu’un m’embête
– je montre le ciel = j’ai entendu un avion
etc…
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À l’époque je n’avais jamais entendu parlé de « signer avec son enfant ».
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Quelques semaines plus tard, je suis tombée un peu par hasard les VI, et c’est comme ça que j’ai découvert cette pratique de communication préverbale avec les enfants (présentée ici par Vaallos et par Sauterelle Box sur les VI). La directrice de la crèche m’a aussi appris qu’il existe des cours pour apprendre cette technique et qu’elle est pratiquée dans certaines crèches (elle même s’interrogeait…) Je trouve cette approche passionnante même si elle soulève encore de nombreuses interrogations.
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Il est trop tard pour tenter ça « à grande échelle » avec Petite Poulette. Il n’empêche, je lui parle depuis toujours, et elle, elle « signe » à sa façon depuis l’âge d’un an environ. Aujourd’hui elle a 20 mois et commence doucement à parler. Mais elle continue d’étoffer son langage des signes, en accompagnant certains de ses gestes par des sons. Par exemple :
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– le son « tur » + sa main qui semble tenir quelque chose et fait des gestes de va et viens = la voiture (que ce soit en photo, en jouet, ou lorsqu’elle aperçoit son siège auto qui traîne dans la maison)
– le son « baaa » + je tire la langue et je montre le frigo = je veux un petit fromage rond dans sa coque rouge ;-)
– le son « bbrrrr » + je montre mes dents = je veux me brosser les dents
– le son « dodo » + je montre mes yeux fermés = ça désigne son lit, sa turbulette, son pyjama ou quelqu’un qui dort
etc…
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Ah aha ! Décrypter ainsi le langage de Petite Poulette me fait penser aux récents post (ici et ici) de Mère Courage, l’illustratrice des VI !
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Mais vraiment, ce qui est rigolo, c’est qu’alors que le langage se met en place, et même quelques notions de grammaire je trouve, elle continue à signer (à sa façon, toujours… rien à voir avec LA langue des signes !) Cela m’a amenée m’interroger sur la communication préverbale de façon un peu plus théorique. Sur le site Langue des Signes Bébé (où l’on apprend une foule de choses !), on peut notamment lire :
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La communication gestuelle occupe une part importante, d’un point de vue ontogénétique, dans le développement du langage, à tel point que certains auteurs ont émis l’hypothèse que le langage, d’un point de vue phylogénétique, aurait pu évoluer à partir de gestes.
L’idée défendue par certains serait que le langage gestuel précèderait le langage oral. M-C Corballis, repris par Michèle Giudetti (2003), établit un lien entre l’ontogénèse et la phylogénèse. Selon lui, l’enfant pour communiquer utilise les gestes avant le langage oral, le geste de pointage est premier, il en serait de même pour les premiers hominidés.
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Les liens entre ontogenèse et phylogenèse, voilà qui plait à la biologiste que je suis ! Mais je m’interroge tout de même : quelles espèces animales communiquent par geste ? Par posture corporelle sans aucun doute, mais par geste ? Encore faut il avoir des mains ! Ici, l’Université McGill présente quelques réflexions sur les tentatives pour apprendre la langue des signes à des primates. Des expériences qui suscitent, chez moi, perplexité et émerveillement mêlés…
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Mais revenons aux humains, et aux prémices du langage. Des recherches ont montré que dès les premiers jours, les pleurs d’un bébé ont une intonation particulière qui dépend de la langue de sa mère (qu’il a entendu durant le dernier trimestre de grossesse et très probablement perçu avant, via d’autres modes de perception – vibration de la peau, des os…) mais aussi de ses propres intonations !  Et Kathleen Wermke, de l’Université de Wurzburg (Allemagne), l’une des auteurs de cette étude d’affirmer :
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Contrairement aux interprétations orthodoxes, ces données confirment l’importance des pleurs des nourrissons humains pour le développement des bases du langage.
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Un mémoire de master en Sciences du langage, rédigé par Magaly Lamperier, et intitulé « Apports et impacts de la communication gestuelle préverbale, étude de discours de parents et de professionnels sur les bébés signeurs » apporte des informations très intéressantes, très bien expliquées et surtout issues de travaux récents sur le développement du langage chez l’enfant (et aussi sur cette pratique récente de la langue des signes avec le bébé). Pour ne pas faire trop long, je ne vous rapporte ici que ce qui touche à l’importance des gestes :
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Une langue peut exister selon trois modalités : orale, écrite et gestuelle. Les mêmes zones cérébrales entrent en jeu dans les mécanismes du langage quelle que soit la modalité.
De nombreux auteurs ont montré que l’enfant avant de pouvoir s’exprimer oralement, est capable de comprendre un certain nombre de mots. Certains évoquent une avance d’environ 4 à 5 mois de la compréhension sur la production. Avant de pouvoir parler, les enfants vont user de différents moyens de communication. L’un des plus importants est l’utilisation de gestes.
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Il y a bien sûr les gestes consensuels, ou gestes socialisés : pointer du doigt pour désigner un objet, agiter la main pour dire au revoir, secouer la tête pour dire non… qui sont en général précédés par l’établissement d’un contact visuel.
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Entre 16 et 36 mois, il est possible de repérer onze gestes conventionnels différents, tel que l’acquiescement, le refus, au revoir, applaudir, demander le silence.
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Pour ce qui concerne Petite Poulette, j’ai l’impression qu’on dépasse les 20. Mais il y a aussi des gestes moins consensuels. Par exemple, pour remercier, elle met sa main sur son plexus. En écrivant cela, je réalise que ce geste vient de moi en fait : depuis son plus jeune âge, chaque fois que je lui donne un objet, de la nourriture, après qu’elle me l’a demandé, je dis « merci maman » en touchant mon plexus. Enfin, je constate qu’aujourd’hui, alors qu’elle commence à développer son langage, ces gestes perdurent et même, continuent de se diversifier.
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Il est donc aujourd’hui trop tard pour tenter l’expérience de la langue des signes à proprement dit avec elle. Mais pour ceux que ça intéresse, je vous encourage vivement à lire le travail de Magaly Lamperier à ce propos, et bien sûr les posts à ce sujet sur les VI, ici par Vaallos et par Sauterelle Box ! Et pour Petite Poulette et moi, c’est la bonne période pour s’adonner sans limites aux comptines (et pour comprendre l’importance de ces chansons accompagnées de gestes, filez donc lire sur les VI Au bonheur des comptines et Les comptines ou jeux chantés, qu’en faire ?)

Miliochka.
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À noter : l’étude des gestes chez les enfants d’âge préverbal est un champ de recherche en plein explosion pour les scientifiques qui s’intéressent à l’autisme…
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