Drogues : un peu d’histoire

La semaine dernière, une info entendue à la radio m’avait inspiré un post sur « nos ados et la drogue« .

Pour y faire suite , j’ai eu envie de me pencher sur l’histoire de la drogue, me rappelant du film « La forêt d’émeraude », où la drogue fait partie d’un rituel de passage à l’âge adulte.

Un article de la Garance Voyageuse (une revue pour la connaissance et la protection des plantes) intitulée « Des plantes hallucinogènes à l’origine du phénomène religieux » parle aussi de la recherche du sacré dans les premières consommations de drogues, que l’on retrouve depuis la nuit des temps, et dans de nombreuses peuplades.

Il s’agit d’abord d’un article publié par un certain Wasson dans Life magazine en 1957 :

Depuis une trentaine d’années, Wasson et son épouse russe (Valentina Pavlovna) s’étaient pris de passion pour les champignons dans leurs manifestations culturelles, et plus encore pour les espèces hallucinogènes. Leur papier dans Life Magazine relate leur (re-) découverte en juin 1955 de l’utilisation de champignons hallucinogènes dans un village indien des lointaines montagnes de l’Etat d’Oaxaca, au Mexique. Les Wasson décrivent un culte d’adoration des champignons tout empreint d’un syncrétisme religieux mêlant des éléments chrétiens au substrat indien

Puis d’autres découvertes et hypothèses :

C’est au départ de l’Eurasie préhistorique, avec ses forêts de bouleaux, et des populations paléo-asiates que l’Amanite tue-mouches est devenue l’ « herbe d’immortalité » des populations proto-indo-européennes ; ensuite dans l’Inde védique, elle a fait l’objet d’un culte. Mais par le déplacement des peuples plus vers le sud, l’Amanita muscaria s’est faite rare et seul son souvenir s’est transmis par l’oralité, puis dans l’écriture, bien que fortement métaphorisé (les Védas). La plante merveilleuse a été remplacée par des substituts botaniques ; d’autres plantes ont donc servi de Soma.

A la même époque la Chine connaît un « champignon d’immortalité » appelé Ling chih. De même dans l’ancienne Perse, le Soma est devenu l’ Haoma, célébré dans l’Avesta, dont la plante psychotrope de base fut probablement Peganum harmala L. (une variété de rue). Les Manichéens ont dû être au courant de cette tradition ; et Saint Augustin condamnera plus tard les champignons.

(…)

Les mondes grec puis romain nomment les champignons respectivement brôma theôn et cibus deorum, la « nourriture des dieux ». Qui ne connaît l’ambroisie ?

Les religions à mystères ont aussi leur boisson psychotrope. Ainsi les Mystères d’Eleusis font intervenir une potion, le kykeon, à base de céréales ou de plantes herbacées contaminées par un champignon parasite que l’on appelle génériquement l’ergot du seigle ( Claviceps purpurea) qui a des propriétés hallucinogènes puisque sa principale composante psychoactive est très proche du célèbre LSD 25

Wasson conjecture, à l’aide d’une remarquable argumentation – notamment linguistique – que l’Amanite tue-mouches fut aussi utilisée pendant des siècles sans écriture ,voire des millénaires, en Europe. Conjecture considérablement renforcée aujourd’hui, entre autres par des découvertes archéologiques. En Catalogne, un gisement ibère de l’âge du bronze (Mas Castellar) comporte des traces de l’utilisation de l’ergot du seigle. L’homme de Similaun (IVme millénaire av. J.C.), trouvé congelé dans les Hautes Alpes, portait sur lui des champignons psilocybes.

Bref, l’usage du champignon hallucinogène semble très ancien et universel. Wasson défend l’idée que les peuples européens sont divisés entre mycophiles (slaves, méditerrannéens) et mycophobes (le monde anglo-saxon).

D’aucuns voient, comme avatar récent du phénomène, la sorcellerie médiévale où les plantes psychotropes sont essentiellement des Solanacées : mandragore, belladone, stramoine, jusquiame,

(…)

Le même culte a atteint le Nouveau Monde il y a quelque 15 000 ans par le détroit de Behring. Le chamanisme des Amériques dérive du modèle des chasseurs paléo-sibériens et l’usage des plantes psychotropes dans le chamanisme américain est un héritage paléolithique du Vieux Continent

Dans un autre article du journal alternatives économiques, qui résume un livre sur l’histoire mondiale des drogues ,( « The Pursuit of Oblivion. A Global History of Narcotics, 1500 – 2000, par Richard Davenport-Hines, Weidenfeld et Nicolson), il est dit que l’opium semble la première substance connue depuis environ 8000 ans , et appelée « plante de la joie » en sumérien, vers 3200 av JC.  On trouve aussi trace de consommation de coca dans les Andes depuis 2000 ans.

Il a fallu l’expansion coloniale européenne pour que ces produits commencent à prendre place dans le commerce international à partir du XVIIe siècle. Leurs vertus stimulantes ou apaisantes commencent à être exploitées par les scientifiques pour des raisons médicales. Les marchands portugais, espagnols et britanniques ramènent de l’opium en Europe aussi bien de leurs lointains voyages que de l’Empire ottoman

Au début du XIXe siècle, les dangers d’une utilisation médicale durable de produits opiacés sont connus, mais le commerce international est bien établi. Condamnée lorsqu’elle est le fait des classes populaires, la consommation de drogue trouve du crédit chez les bien lotis. Les écrivains la présentent comme un art de vivre, un moyen de mieux se connaître soi-même et ne s’en cachent pas, de Thomas de Quincey à Prosper Mérimée, en passant par Baudelaire, Flaubert et bien d’autres. Les guerres napoléoniennes ont joué un grand rôle dans le développement de la consommation de drogues en France. Il semble que les blessures d’une partie des soldats aient été traitées avec des dérivés d’opium, entraînant une accoutumance. Par ailleurs, la conquête d’Egypte fut l’occasion pour les Français, puis pour le reste des Européens, de découvrir le haschich, qui finit « par remplacer le champagne », selon la formule de Théophile Gautier. L’innovation technologique a également joué un rôle important avec l’apparition des seringues hypodermiques. Mais ce sont les travaux des chimistes et de médecins qui sont à l’origine de la multiplication des produits offerts: dérivés de la coca et surtout de l’opium (morphine, puis héroïne).

Le regard sur la consommation de drogue change à partir du début du XXe siècle, notamment sous l’influence des Etats-Unis qui se dotent des premières législations prohibant son commerce et qui organisent une première conférence internationale en 1909. Le monde de la drogue commence à être assimilé à celui du crime.

L’entreprise suisse Hofmann-Laroche, après avoir perdu le marché russe, suite à la révolution de 1917, se lance avec succès dans le trafic d’opium. C’est de ses laboratoires que sort, dans les années 40, l’acide lysergique diéthylamide, plus connu sous le nom de LSD.A côté des grandes entreprises et des mafieux, les services secrets investissent les marchés de la drogue pour financer leurs opérations, les Français en Indochine, les Américains au Vietnam, puis un peu partout… A partir des années 60, les Etats deviennent ainsi policiers et trafiquants.

Donc à l’origine religieux, puis médicale, la drogue est devenue un commerce mondial illicite.

Et voilà comment des produits similaires peuvent être selon les époques et les cultures sacrés ou condamnés.
voir aussi le chapitre « représentation collectives  » de l’article wikipédia consacré à la drogue, dont il existe plusieurs définitions.

Il es d’ailleurs mentionné dans l’une de ces définitions

En d’autres termes, aucune caractéristique chimique ne peut distinguer entre un psychotrope appelé « drogue » et un autre appelé « médicament »

C’est aussi l’impression que donne le visuel intitulé « drugs world » de informationisbeautiful.net, mais il faut dire que le mot anglais « drug » désigne aussi bien le médicament que le stupéfiant.

Avec tout cela que dire à nos enfants ?

que la consommation de stupéfiant n’est pas moderne puisqu’elle remonte à la nuit des temps ?

que le problème ce n’est pas le produit, c’est l’excès, la perte de repère et de liberté ?

C’est vrai que le commentaire de « Elle dit » à mon précédent post  a un peu ébranlé mes certitudes :

J’ai été une ado consommant très régulièrement du cannabis pendant de longues années, en groupe entre amis pour le plaisir partagé, mais aussi seule en lisant, en écrivant, avant d’aller au ciné, allongée dans l’herbe à regarder les nuages etc… Et je n’étais pas la seule à faire ainsi ! Alors oui, peut-être avais je quelques soucis de manque de confiance en moi, de peur de l’avenir (mais franchement, quel ado n’en n’a pas ??) mais mes études se déroulaient bien, je n’ai jamais autant discuté avec mes parents, et j’avais des amis.

Bon à suivre pour trouver des réponses plus élaborées !

Phypa

10 réflexions sur “Drogues : un peu d’histoire

  1. Moi aussi ce commentaire m’a troublée…
    Quand j’avais lu « l’amour est une drogue douce en général », l’auteur (psychiatre spécialiste des addictions) parlait de fragilité de certains à l’addiction. Pour certaines personnes, la consommation de cannabis ou de cocaine pourrait très bien rester très occasionnelle, ne pas traduire un mal-être et ne pas avoir de conséquences sur la vie future. Pour d’autres, le risque de basculer vers l’addiction et la recherche de sensations plus extrêmes (donc de drogues plus dures) serait plus grand. Toujours d’après ce psychiatre, il y aurait une corrélation (je n’ose pas dire causalité mais enfin je crois que lui l’affirme) avec l’attachement aux parents au sens de Bowlby (sécurisé = peu de risques d’être addict / ambivalent ou évitant = plus de risques).
    Mais enfin je ne sais pas si cela est d’une grande aide pour parler de drogues aux enfans, ni s’il y a une corrélation entre la façon de l’aborder et le comportement de l’enfant…
    Ma mère était une jeune fille en 1968, elle a essayé certaines drogues, sans excès. Elle ne s’en est pas cachée (mon père était déjà le conservateur qu’il est aujourd’hui, les drogues pas question!). Moi j’ai fait quelques expériences, détesté la cocaine, adoré l’herbe au point d’ètre contente qu’elle ne soit pas en vente libre parce qu’au moins je ne pouvais pas facilement m’en procurer: Après avoir fumé, mon cerveau était HS pour plusieurs jours donc il valait mieux éviter que cela se reproduise. Je ne regrette pas du tout l’expérience (j’y pense parfois avec nostalgie!), mais je dois me modérer moi-même parce que je sais que je pourrais facilement m’y rendre addict! Je ne sais pas si le fait que ma mère n’en ai pas fait un tabou a aidé. Par contre elle m’a mise en garde contre tout ce qui est pillules parce qu’on ne sait jamais ce qu’il y a dedans et ça a marché, j’ai été trop trouillée pour essayer!
    Partant de là, je ne sais pas du tout quoi penser pour mon fils! Je lcrois que je lui souhaite de faire une telle expérience, mais l’avaliser serait peut-être lui enlever la moitié du fun… Et puis, est-ce qu’il sera « fragile » à l’addiction, est-ce qu’il saura se modérer? Faut-il éviter à tout prix qu’il fasse cette expérience parce qu’il y a des risques? Bin j’en sais rien!

    • Je ne crois pas qu’on puisse prévoir le risque d’addiction pour une personne. Certainement que le sentiment d’insécurité affective à une influence.
      Pour ma part, rien que l’odeur de la cigarette m’a toujours donné la nausée, et pour l’alcool, pareil : j’ai toujours été malade avant d’être saoule. Alors la drogue, même pas la peine d’y penser !
      Moi mes drogues, c’étaient plutôt les livres et le chocolat.
      Et pour nos enfants, je crois que le principal est de les informer des risques à la fois pour la santé et pour la vie sociale, et d’être à l’écoute de leurs mauvaises passes.
      De toute façon , c’est leur vie qu’ils ont entre les mains, pas la notre.

      • Bien d’accord avec toi, impossible de prévoir, donc difficile de savoir comment aborder le problème…
        Le chocolat, c’est une drogue tu crois? Si c’en est une, je suis mal – et mon fils aussi!

  2. Merci pour ce gros travail de recherche !
    Comme tu dis, même une fois que l’on sait tout ça, on reste un peu perdus sur quoi dire à nos enfants. Le problème, c’est que la consommation de drogues dans l’histoire et celles qui sont aujourd’hui sur le marché et auxquelles nos enfants auraient accès n’ont rien à voir.
    A mon avis, il est important de faire passer le message du risque de dépendance et de certains dégâts irréversibles à nos enfants. Bien sûr, ça n’empêchera pas certains d’entre eux d’essayer (par exemple, moi j’ai testé le cannabis mais ma soeur, qui a reçu la même information, n’a jamais souhaité goûter à quoi que ce soit, pas même la cigarette), selon leur goût du danger ou leur « curiosité ». A nous ensuite d’être aussi vigilants que possible, en étant attentifs à leurs changements de comportements par exemple, pour rester leur « garde-fou » en cas d’addiction qui se profilerait à l’horizon… :-S

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  5. Merci pour cet article très intéressant. je pense qu’un article comme le tien peut au moins avoir le mérite de faire débat dans la famille et d’échanger sur le sujet, de se questionner pour ne pas s’enfermer dans le simple interdit.

    • Oui c’est bien ça l’idée. La drogue ce n’est pas « bien » ou « mal ». Ce n’est jamais qu’un produit, ce qui fait la différence c’est le contexte et les raisons de son usage.
      Ce sera à compléter, car j’imagine bien que tous les produits ne sont pas équivalents, dans la persistance de leurs effets, et dans l’accoutumance plus ou moins rapide qu’ils induisent.

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