Désir d’enfant, devoir de médecine

Jusqu’où est-on prêt à aller pour assouvir le désir d’enfant, ce besoin, cet instinct ? Comment affrontons nous le regard de la société, ses codes, ses normes ?… Et quand la médecine vient s’en mêler, que se passe t’il ? Quand notre société moderne “impose” aux femmes de se reproduire et de faire appel à la médecine pour cela, comment réagissent-elles ?

Pas faciles hein ces questions ! Et même très très lourd… Ce n’est pas certainement pas en un post, comme ça, moi qui suis débutante chez les VI, que je vais y répondre. N’empêche, cette chère Mme D a récemment attiré notre attention sur l’article Le devoir d’enfant à l’ère de la médicalisation : stigmates, retournements et brèches en procréation assistée rédigé par Laurence Tain (chercheuse en sociologie à l’Université Lyon 2) et paru dans le n°1 de la revue Genre sexualité & société au printemps 2009.

Elle introduit ainsi son étude :

Parmi les multiples trajectoires de femmes qui ne se déroulent pas dans le droit fil de l’hétérosexualité reproductive (femmes ne voulant pas d’enfant, femmes lesbiennes désirant un enfant, etc.), ce sont les trajectoires de femmes qui s’engagent dans une démarche de procréation assistée qui seront étudiées ici. On montrera d’abord comment l’institution médicale contribue à stigmatiser l’état d’absence d’enfant et à anticiper le recours médical. Néanmoins, si certains itinéraires obéissent à ces injonctions, d’autres s’en écartent. C’est ainsi que des brèches apparaissent dans la norme d’hétérosexualité reproductive et l’on peut se demander quelle appartenance sociale et/ou nationale favorise une posture de soumission ou de rupture.

Vaste programme…

Laurence Tain parle ainsi de devoir d’enfant qui existe dans bon nombre de sociétés, en tout lieu et en tout temps. Puis elle introduit la notion du devoir de médecine ancrée dans notre société moderne occidentale, et pose les questions suivantes :

Comment l’institution hospitalière contribue-t-elle à construire ce double devoir de médecine et d’enfant ? Comment se manifeste l’ambivalence des femmes engagées dans une démarche de procréation médicalement assistée ? Quelles brèches peut-on observer dans ce dispositif de régulation ?

« Planet » sculpture by Marc Quinn
Photo by Christopher Furlong/Getty Images

1/ La médecine stigmatise les femmes sans enfant

Laurence Tain montre comment la médecine d’aujourd’hui, par des glissements sémantiques, catégorisent les femmes, les placent dans ou hors, par rapport à la norme du devoir de reproduction. Elle cite l’exemple d’une femme sans enfant qui prend un rendez-vous dans un service de gynéco spécialisé dans la procréation médicalement assistée (PMA) et que le secrétariat de ce service enregistre alors comme « doss sté », abréviation pour dossier de stérilité qui renvoie à un diagnostic « d’incapacité à procréer ». Le raccourci est rapide, terrible, implacable… l’auteur analyse cela ainsi :

C’est un déplacement d’étiquetage qui peut paraître anodin et qui, en fait, contribue à bâtir le diagnostic de stérilité, à conforter le personnel médical dans son rôle et à inciter les femmes sans enfant au double devoir de procréation et de recours à la médecine.

Plus loin elle explique comment le monde médical, à travers les mots employés dans les questionnaires de sexualité distribués aux patientes, les faits à nouveau entrer dans une norme sociale inflexible, celui de l’hétérosexualité reproductive. Dans ces questionnaires, il est question de couple hétérosexuel, de vie sexuelle qui n’a qu’un seul but, se reproduire. Seuls les questionnaires destinés aux hommes abordent la question du désir, du plaisir… La norme est dure, stricte, une fois de plus impitoyable pour les femmes.

D’après la sociologue, la médecine ne laisse d’autres choix aux femmes sans enfant que de faire appel à elle. Ainsi, lorsqu’une femme en cours de PMA rencontre un échec, le courrier adressé par le médecin qui se dit « désolé » donne des directives pour engager une nouvelle tentative sans même s’interroger sur la volonté de cette femme de poursuivre ou pas dans cette voie et/ou avec ce médecin…

2/ Les combattantes

Ca ne surprendra personne, Laurence Tain révèle, en citant des courriers de patientes, comment celles-ci vivent leur parcours médical comme une épreuve, un parcours du combattant. Et s’investissent parfois dans ce combat de façon démesurée, et ce d’autant plus qu’elles sont peu qualifiées ou sans activité professionnelle. Comme si faire des enfants à tout prix était une manière d’exister pour elles aux yeux de la société et/ou d’elles-mêmes…

Pour d’autres au contraire, le plus souvent celles qui ont fait le pari de privilégier leur vie professionnel avant de faire des enfants, la PMA est vécue comme « des moyens de contrôle, des outils au service des intérêts des individus, voire même des moyens d’expression. » Si le succès est au bout du parcours, cela ne fait que renforcer la femme dans son idée de cumuler épanouissement professionnel et maternité, mais si elle ne parvient pas à avoir un enfant, cela n’est pas forcément vécu comme un échec. En quelque sorte, si la médecine échoue, cela permet de confirmer «  le choix initial d’investissement professionnel au risque éventuel d’une non-maternité. Le but visé était peut-être une acceptation plus sereine de l’infécondité ».

 

3/ Les résistances

Les premières réactions envers l’essor de la PMA sont venues du monde médical lui-même. Plus de FIV égal plus de risques : grossesses multiples, césariennes, prématurés…

Puis aux Etats-Unis, où la PMA est une activité purement commercial (aucune prise en charge par l’état), les « usagers » se comportent donc comme des consommateurs plutôt que des patients. En France aussi, cette évolution est visible. Les femmes sont de plus en plus critiques vis-à-vis du monde médical.

Enfin Laurence Tain aborde, rapidement, les figures alternatives. De façon paradoxale, l’essor de la PMA a aussi affaiblit la norme hétérosexuelle reproductive, parce qu’elle a permis notamment à des femmes célibataires et/ou homosexuelles, voire des femmes ménopausées, d’avoir des enfants.

Conclusion :

 Ainsi la médicalisation des femmes sans enfant dans le contexte des technologies reproductives produit des effets paradoxaux. D’un côté, on assiste à un aménagement, voire un renforcement de la contrainte reproductive : la force de l’institution médicale est mobilisée pour ramener dans le lot des femmes reproductrices le plus de femmes possible ; parallèlement, l’accent est mis sur le lien biologique de la maternité et non pas sur sa composante sociale. Néanmoins, des brèches se sont ouvertes dans le système normatif de l’hétérosexualité reproductive.

 

Voilà, c’est un article de sociologie. L’auteur constate, observe, relate… et analyse mais finalement assez peu. Mais il n’est pas question de donner des pistes pour faire évoluer les choses, aider les femmes à se situer face à ce double devoir de reproduction et de médecine, interroger le corps médical sur ses pratiques. On peut le regretter. On peut aussi se dire que c’est à nous, les femmes, la société, de réagir, de s’interroger, de ne pas se laisser faire. Mais le pouvons-nous ? Et dans quelles mesures ?

Je me souviens, lorsqu’est montée en moi ce désir d’enfant, lorsque j’ai commencé à en parler à mon homme, celui avec lequel il m’était évident que je voulais faire ma vie, fonder une famille, vieillir, je me souviens qu’alors plusieurs questions ont émergé. Jusqu’à quel point ce désir d’enfant était il important pour moi ? Et si mon homme n’en voulait pas ? Et si nous n’y arrivions pas de façon naturelle ? Étais-je prête à tout ? Je me souviens m’être dit que jamais je n’aurais le courage d’entamer le parcours du combattant d’une procréation médicalement assistée. C’est d’autant plus facile à dire maintenant que je suis tombée enceinte rapidement et naturellement. Et si cela n’avait pas été le cas ? La lecture de cet article me conforte dans mon sentiment premier, celui d’un malaise face à ce double devoir de maternité et de médecine, mais il me fait aussi regarder différemment celles qui ont dû l’affronter.

Pour poursuivre, un post de Drenka qui, à la lecture de ce même article, apporte son point de vue de femme infertile. Je la remercie de son témoignage vraiment intéressant, et une fois de plus des émotions et des réflexions qu’elle a su susciter en moi !

Miliochka

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7 réflexions sur “Désir d’enfant, devoir de médecine

  1. Merci Miliochka pour cet article qui me fait approfondir mes connaissances et appréhender un peu différemment la PMA. En effet, je n’envisageais pas le côté devoir d’enfant imposé par la société ni même les difficultés rencontrées par les femmes sortant du « fil de l’hétérosexualité ». J’aime avoir des regards neufs qui me pousse à réfléchir différemment en intégrant des données nouvelles !

  2. Merci beaucoup d’avoir accepté de prendre en charge cet extrait… en te lisant je repense à la mise à l’écart dont sont victimes les femmes sans enfant de certaines civilisations traditionnelles (lues dans le bouquin Venir au monde de Bartoli) et qui m’avait choqué au moment de la lecture… et je me dis qu’on ne fait vraiment pas mieux!!!

  3. Mais de rien Mme D ! L’article cite aussi qques exemples de societés traditionnelles qui mettent à l’écart les femmes sans enfant de façon très violente… Écrire ce post m’a fait beaucoup réfléchir, ainsi que la lecture du post de Drenka sur ce meme sujet, où elle parle beaucoup de sa propre histoire face à l’infertilité. Notre monde n’est pas moins dur à l’égard des femmes qu’il ne l’était autrefois, il l’est différemment…

  4. Pingback: Le temps du devoir d’enfant {mini-débrief} « Les Vendredis Intellos

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