Le sein paternel

Pourquoi les hommes ont-ils des tétons ?

Dis comme ça, on dirait une question d’enfant, de celles qu’on entend parfois au détour d’une conversation avec une petite personne et à laquelle on ne sait pas vraiment quoi répondre sur le moment ! Mais en fait c’est très sérieux, comme le sont en général les questions d’enfants d’ailleurs…

C’est grâce à Mme D que j’ai eu envie de creuser un peu la question, lorsqu’elle a attiré notre attention à toutes sur l’article Les hommes aussi peuvent allaiter, mais…  publié par Agnès Giard sur son blog les 400 culs.

Dans cet article, Agnès Giard commence par parler les hommes Aka, des pygmées d’Afrique Centrale, que le magazine The Guardian avait présenté en 2005 comme les meilleurs papas du monde. Alors que leurs femmes passent leur temps à chasser, eux s’occupent de leurs progénitures et vont même jusqu’à les allaiter. Oui, vous avez bien lu mesdames, des hommes donnant le sein à leur bébé, de quoi faire rêver quelques-unes et pourquoi pas quelques-uns d’entre nous ? Et A. Giard de préciser :

 Anomalie génétique? Pas vraiment. Les mâles de l’espèce humaine possèdent le même dispositif nourricier que les femmes: des tétines, des glandes mammaires et une hypophyse (appelée aussi glande pituitaire, ndlr).

 Plus loin, elle poursuit même l’analyse biologique et donne quelques clés pour comprendre la non-lactation chez les hommes :

 Chez les femmes, c’est la prolactine (produite notamment lorsqu’elle accouche) qui met en route la lactation. Mais chez les hommes, la dopamine inhibe presque systématiquement la production de prolactine et empêche le circuit nourricier de fonctionner. Pour que la lactation des mâles puisse survenir, il suffirait de modifier chez eux le taux de dopamine.

 Bon, on savait déjà qu’il était possible pour une femme d’allaiter un enfant alors même qu’elle ne vient pas de le mettre au monde. C’est le cas par exemple de Delphine qui sur le site de La Leche League (LLL) raconte comment elle est parvenue à allaiter sa fille adoptive. Les témoignages de la sorte sont très nombreux, et des études scientifiques ont même été menées sur ce sujet (par exemple ou ici…)

A chaque fois il est question de stimulation du mamelon et d’hormones, comme l’explique très bien la LLL  dans cette fiche documentaire :

 Le développement de la glande mammaire se fait essentiellement pendant les cinq premiers mois de la grossesse, sous l’influence de la prolactine mais aussi de la progestérone, de l’œstrogène et des hormones de grossesse. Mais il a été montré que la prolactine seule peut permettre de développer les glandes sécrétoires, même en l’absence des autres hormones.
Il est intéressant de rappeler que la prolactine et l’ocytocine, les deux hormones qui sont responsables de la lactation, sont produites par la glande pituitaire et non par les ovaires, donc non nécessairement reliées à la grossesse et à l’accouchement.
La prolactine, l’hormone qui produit le lait, et l’ocytocine, l’hormone qui libère le lait, répondent toutes deux à une stimulation du mamelon. Cette stimulation peut être faite de différentes façons : par le bébé bien sûr, mais aussi par l’expression de lait, soit à la main soit au tire-lait.

 

Revenons à nos moutons, enfin à nos mâles. Qu’à cela ne tienne, si ça a marché pour des femmes qui n’étaient pas des mères biologiques, et qu’il suffit d’un téton, enfin deux plutôt, d’une hypophyse et d’un peu de stimulation mammaire, pourquoi pas eux ?! Agnès Giard relate alors plusieurs exemples réussis d’allaitement paternel, certains datant du 19e siècle, d’autres plus récents, et cite le Dr Suzanne Gilberg-Lenz, qui consacre au sujet un article sur Momlogic.

En fait la vraie question n’est pas pourquoi les hommes ont des tétons ?, car à cela la réponse est assez simple : (attention, je me permets une légère digression à travers le programme de biologie de première, chapitre La différenciation sexuelle…)

C’est une caractéristique physique commune aux deux sexes, qui se développe alors que l’embryon est à un stade  hermaphrodite : pendant les 2 premiers mois de leur gestation, embryon mâle et femelle se développent de la même façon, y compris au niveau des organes sexuels, ce n’est qu’ensuite, sous l’influence du gène SRY* présent sur le chromosome Y, que certains organes vont devenir à proprement parler mâles. Plus tard, la production d’androgènes (les hormones mâles) durant la puberté empêchera la développement des glandes mammaires.

Chez l’homme, les tétons sont donc une sorte de vestige de leur passé embryonnaire hermaphrodite (essayez donc de dire ça à votre cher et tendre pour voir sa réaction !!)

*par opposition, en l’absence de ce gène SRY et quelques-uns de ses copains, l’embryon de développera en femelle. Ce qui fait dire à certains que l’embryon, et donc l’être humain, est par défaut féminin…

Trêve de digression, la question devrait plutôt être pourquoi les hommes ont ils perdu la faculté d’allaiter ? Bon ben là, les avis divergent un peu… Une piste d’explication se trouve du côté de la sélection naturelle des mammifères (oui car en fait tous les mammifères mâles ont des tétons !), comme le relate cet article paru dans La Recherche toujours cité par Agnès Giard : en gros, chez les ancêtres des mammifères, les deux sexes devaient présenter la capacité de nourrir ainsi leur progéniture, mais

La stratégie reproductive des mammifères mâles a évolué dans le sens d’un investissement parental minimal. On ne rencontre de mâles qui soignent leurs petits que dans 5 % de toutes les espèces de mammifères.

En d’autres mots, l’allaitement par les mâles ne présentant aucun avantage pour les mammifères, voire même étant un handicap quand tout l’effort porte sur la compétition entre mâles pour avoir accès aux femelles, il a simplement disparu ! Seules quelques espèces chez qui l’allaitement paternel représente un avantage évolutif évident auraient conservé cette particularité. C’est le cas notamment d’une chauve-souris de Malaisie, le dyacoptère, présenté dans cet article de La Recherche mais aussi ici par Causette.

Or d’un point de vue évolutif, ce n’est pas parce qu’un organe semble ne plus servir à rien qu’il disparaît : prenez par exemple les dents de sagesse (oui il paraît que certains, dont Mme D et moi-même n’en sont pas, vivent très bien sans !), l’appendice, les ongles de pied… Et même, on peut leur trouver une nouvelle utilité !

Alors la vraie question ne serait-elle pas au fond à quoi servent les seins des hommes ? Libre à nous, à vous, à eux, de trouver des réponses d’ordre sexuel par exemple ;-) Mais pour ce qui nous concerne ici, à savoir la paternité, Agnès Giard conclue en citant un article de l’édition suédoise de The Local, qui relate l’expérience d’un jeune père qui a essayé en vain d’induire sa propre lactation :

Que les hommes ne puissent allaiter ne devrait certainement pas les empêcher de donner le sein, au contraire. Les bébés aiment sucer les mamelons et se lover contre la peau tiède à travers laquelle ils entendent le cœur battre… Quand leur papa les berce, les nouveaux-nés arrêtent souvent de crier et l’aspect rassurant, protecteur, chaleureux de la poitrine est sûrement bien plus important que sa valeur alimentaire. Cette fonction de nidation (que les hommes partagent d’ailleurs à égalité avec les femmes) ne doit pas être dédaignée… au motif qu’une poitrine ne serait bonne que gonflée de lait.

 

Voilà, après ce second post pour les VI, je me sentirai un peu moins dépitée lorsque j’entendrai petite poulette, 19 mois, s’évertuer à m’appeler papa !

PS : la photo est tirée d’une pub pour des bagnoles, c’est odieux, mais l’image est belle alors je n’ai pas résisté !

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40 réflexions sur “Le sein paternel

  1. Bravo pour cet article! Vraiment très intéressant (bien contente que tu ais rejoins le VI moi!). Je ne savais pas du tout que certains hommes allaitaient leurs enfants. Mon fils a tenté la nuit quelques fois (parfois, on l’emrouille, et on change de côté de lit!) mais il s’est heurté à 2 obstacles: la mauvaise humeur de son père en pleine nuit ET ses gros poils autour des tétons! Est-ce de là que vient l’expression « être de mauvais poil? je m’interroge!

    • Merci beaucoup Drenka !
      Hum, sûr que les poils autour des tétons, ce n’est point ragoutant pour un bébé…

  2. Très intéressant ! J’ignorais parfaitement l’existence de pères allaitants mais en effet, cela tombe sous le sens ! S’ils ont des tétons, c’est bien que…..

    • Merci !
      Oui une question comme cela qui mêle biologie, évolution mais aussi culture, moi aussi j’adore ! Surtout que la réponse est loin d’être aussi évidente ;-)

  3. Merci beaucoup pour cet article!!! J’adore tes enrichissements et tes réflexions!!!
    A titre personnel, c’est une question dont j’avais débattu il y a bien longtemps avec une copine biologiste et qui en était elle aussi arrivée à me parler de ce que le sexe féminin se présentait (du moins de vue de l’embryon) comme le sexe par défaut..
    Bref, j’aime assez la citation que tu as mise en guise de conclusion et qui ne fait qu’appuyer le fait que le « paternage » a autant sa place que le maternage…même si, compte tenu des difficultés actuelle à faire admettre que l’allaitement maternel puisse être autre chose que nourricier sans être pour autant malsain, je doute que l’idée de la succion des tétons du père soit d’actualité…!!
    Ah et concernant ta conclusion personnelle, va lire par ici, tu seras sans doute rassurée!! ;) http://lafamilledejantee.blogspot.fr/2010/06/lexplosion-de-mots-du-petit-monstre.html

    • Merci Mme D !! En fait plutôt que le féminin comme « sexe par défaut » de l’embryon, il vaudrait mieux parler d’antériorité du féminin, de base commune… Psychanalytiquement c’est énorme !!
      Bon, par contre, pour ce qui est du « paternage », et bien que moi-même je ne sois pas très « maternage » dans le sens où on l’entend sur les VI, si je suis convaincue de l’importance du père dès les premières heures de bébé, je doute aussi fortement de la pertinence du suçage de tétons paternels !

      Et enfin merci pour le lien sur ton blog ! J’adore. Ceci dit, je serais moins dépitée d’entendre petite poulette m’appeler papa, si par ailleurs elle ne savait pas appeler aussi sa soeur la grande poulette, son doudou, sa grand-mère… distinctement. En fait, il n’y a que moi qu’elle ne sait pas nommer ;-) ?!

      • « Sexe par défaut » était l’expression qui avait employée dans les médias à l’époque où on avait commencé à parlé de tout ça… et justement comme tu le soulignes l’appellation avait été controversée…
        Je comprends ta frustration pour ta petite poulette… Après la phase « autre papa », PMH nous a tout bonnement inversé: il appelait son père maman et moi papa… et comme Mr D continuait de répondre quand PMH l’appelait papa, j’avoue que ça a traîné un bon moment!!! Bon courage!!

        • Merci ! En même temps, ça me fait rire. Faut voir le soir quand je vais la chercher à la crèche et qu’elle traverse la salle en hurlant « papaaaaaa » quand j’arrive, la tête des autres mères voyant mon grand sourire. Et puis le matin, quand elle se réveille avant tout le monde et appelle, eh ben c’est beaucoup plus facile pour moi, je n’ai qu’à dire à mon homme « je me lève pas, c’est toi qu’elle appelle » !!

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  5. Je n’avais jamais entendu parler de ça, c’est intéressant…et ça me rappelle des cours d’éthologie sur différents organes qui s’atrophient chez l’être humain (le bulbe olfactif entre autres) , faute de besoin vu que nous adaptons l’environnement à nous, et non l’inverse…

    • Merci mamanpsychomot !

      Sauf qu’il semblerait bien que nous ayons un sens olfactif bien plus développé que nos ancêtres ! cf l’étude récente présentée ici :
      http://www.hominides.com/html/actualites/neandertal-sapiens-sens-olfactif-odorat-0537.php

      Par ailleurs, ce n’est parce qu’on se sert moins de quelquechose / qu’on l’enlève systématiquement qu’il disparait chez les générations suivantes !! Même si nos grands pères, pères et maris se rasent tous les jours, nos fils, petits-fils et arrières-arrières-arrières… petits fils auront toujours de la barbe !!!

      C’est même tout l’inverse : si notre sens olfactif (et non le bulbe) est moins développé que chez d’autres animaux c’est parce que la pression de la sélection naturelle a été moins forte pour nous que pour d’autres.

      En d’autres mots, : la girafe mange les feuilles en haut des arbres parce qu’elle a un grand cou (et non l’inverse : la girafe a un grand cou pour pouvoir manger les feuilles en haut des arbres) Merci Mr Darwin ;-)

        • Martin, soyons précis alors !
          Nous sommes aujourd’hui encore des Homo sapiens ! Descendants d’Homo erectus, etc…
          Et deux hypothèses s’opposent quant à nos liens avec Néandertal, soit il se serait un peu hybridé avec Homo sapiens à l’époque, soit nous aurions un ancêtre commun.
          Et par ailleurs je n’affirme pas que l’appendice ou les ongles de pieds ne servent à rien, je dis « il semble » (et je précise aujourd’hui que depuis, des recherches ont montré que l’appendice était fort utile pour réensemencer les intestins après une dysenterie, donc cela a un réel avantage sélectif !)
          ;-)

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  9. Bonjour
    je suis un homme et je peux allaiter…
    je sollicite mes seins avec des ventouses et je produit 1 à 2 cl de colestrum
    par pure envie de connaisance, je viens de m’acheter du fenugrec pour voir si je peux augmenter ma quantité de colestrum et avoir du lait
    christian

    • Ben ça alors ! je me demandais justement si un jour un papa allaitant viendrait faire un tour par ici ! Tu voudrais pas nous en dire un peu plus ? Faire un témoignage ? Pourquoi cette envie, quel âge à ton bébé ? As tu réussi à tirer plus que du colostrum ?…
      Ca m’interpelle !

    • Tiens un homme qui confirme pouvoir allaiter sans avoir pris un traitement hormonal pour favoriser ses montées de lait. On aimerait en savoir plus. Ceci dit, nombreux sont les transsexuelles qui produisent du lait, mais là n’est pas leur but…

  10. Bonjour,

    j’up le sujet car il y a quelques jours zhome à eu un renflement sur un téton ( même consistance que les montée de lait de mon troll ses premières semaines ), le troll à 8 mois et jusque la rien qui ne ressemblait à ça n’est arrivé au papa..
    en quelques jours ça s’est resorbé.
    quelqu’un par ici a-t-il était confronté à ça par ici ?

    • Etonnant… jamais entendu parlé d’un truc du genre en ce qui me concerne…! Je sais que certains médocs peuvent augmenter -même chez les hommes- les taux de prolactine et donc provoquer des écoulements de lait mais je suppose que dans ces cas là c’est bilatéral….

  11. Dans l’autre sens (et c’est une questions sérieuse) : pourquoi est-ce que les femmes ont des seins ?Je veux dire : tout le temps ? Chez les autres mammifères, hors gestation et allaitement, les « seins » ne sont pas visibles. Chez les humaines, si. On a des glandes mammaires très développées bien avant d’avoir des enfants. Un début de réponse ?

    • Hum… Chez certaines espèces quand même, les seins restent un peu visibles, mais essentiellement après une première grossesse/allaitement.
      Chez l’espèce humaine, j’imagine que c’est un caractère sexuelle secondaire très intéressant pour le sexe opposé, donc fortement favorisé par la sélection naturelle ;-)

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  18. Lorsque qu’on pose cette question 95 % des sites donnent la réponse de l’embryon mais je ne trouve pas que ce soit vraiment ce qui est le plus intéressant. Je te remercie donc d’avoir approfondi le côté évolutif.
    J’aimerais aussi ajouter que j’ai lu une théorie comme quoi l’allaitement chez le père aurait disparu car il doublait les chances de transmission de maladies par l’allaitement. Si seule la mère allaite, moins de risque d’infection, j’aimerais bien savoir si c’est vérifiable. Et j’aimerais aussi savoir à quel moment on a perdu cette faculté.

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