Accoucher aujourd’hui

Dans mon magazine préféré, Clés, j’ai découvert un article en ligne tout à fait passionnant : « Ce que deux sages-femmes pensent de l’enfantement aujourd’hui » par Patrice van Eersel. Différents thèmes sont abordés (de la péridurale à la préparation à la naissance en passant par les doulas), je ne vais pas tous les évoquer, je vous laisse découvrir toute l’interview si cela vous intéresse. J’ai été particulièrement touchée par leur façon d’aborder leur métier et leur analyse de tout ce qui se passe autour de la naissance aujourd’hui.

Sur la péridurale, en particulier :

[…] Les anesthésistes se sont mis au service de ces Françaises d’élite – profs de fac, psy, chefs d’entreprise, avocates, journalistes, ingénieurs -, qui bousculaient tout et plaçaient spontanément la question sur un terrain d’égalité avec les hommes, assimilant l’accouchement à une opération comme une autre : « Si on vous retire un kyste du ventre, monsieur, prétendrez-vous peut-être que vous ne vous ferez pas anesthésier ? » C’est ainsi que 90% des Françaises accouchent désormais sous péridurale, alors que la moyenne mondiale est de 10% !

Il y a là comme un vice de forme, une espèce de tautologie : d’une part, parce qu’un accouchement, quoi qu’on en dise, n’est pas une maladie ; d’autre part parce que les anesthésistes, de leur côté, voient défiler tellement de grossesses pathologiques (c’est leur métier), se terminant par césarienne, que pour eux, l’accouchement « normal », sous péridurale, leur apparaît comme la bonne voie, quasiment naturelle ! On entend ces gens-là couramment dire aux femmes enceintes des énormités telles que : « Madame, sans péridurale, vous n’y arriverez pas. » Ils le croient ! C’est leur réalité ! Et ils transmettent cette limitation aux jeunes femmes. C’est un véritable nocebo (le contraire d’un placebo, et ça marche hélas aussi bien). Mais leur vision n’est pas la réalité de la naissance pour toutes les femmes.

Il y a donc un travail de fond à fournir, d’éducation et de formation, un bilan général à amorcer, que chaque femme doit s’approprier. Que gagnent et que perdent la mère et son enfant, selon le mode d’accouchement choisi ? Comment ne pas tenir compte du fait que toute l’histoire de la féminité est traversée par l’idée que l’enfantement constitue une étape initiatique fondamentale ?

[…] Nous travaillons hors protocole. Mais imaginer que 90% des Françaises accouchent désormais de la même façon, c’est-à-dire sous péridurale, cela représente un protocole inimaginablement contraignant ! Comme si 90% des femmes ressentaient les choses de la même façon ! Alors qu’elles sont toutes différentes. Au moment de la préparation, on s’en rend bien compte. Le très beau désir initial de liberté individuelle des féministes se retrouve donc finalement écrasé par un comportement de masse ! Un même protocole pour 90% des femmes, cela n’a pas de sens !

Cessons de dire que refuser la péridurale, c’est vouloir souffrir ou refuser le progrès. Pour moi, la péridurale n’allait pas de soi. Pas par militantisme, juste parce que je n’avais pas envie d’ajouter ça au reste, ça me faisait un peu peur. J’ai donc accouché deux fois sans et je vais très bien, merci. Je ne milite toujours pas contre, je pense que chaque femme est libre de la choisir ou pas. Or, on voit aujourd’hui que ce n’est pas tout à fait un choix.

La préparation en maternité devrait d’ailleurs aider. Pour ma part, j’ai bien aimé les cours avec sophrologie pour ma première grossesse mais cela ne m’a pas servi le jour de l’accouchement. Je n’ai donc pas recommencé. Mais la prochaine fois, j’essaierai autre chose parce que je suis sûre que je peux mieux gérer ma douleur.

Il faut aider les gens à prendre conscience de ce qu’ils sont, de leurs forces et de leurs limites, de manière à repousser ces limites chaque jour un peu plus loin. Tant que la femme sent qu’elle va bien, elle peut se débrouiller seule, grâce à son « instinct ». Mais quand elle atteint ses limites, il est fondamental qu’elle sache demander de l’aide avec son néocortex ! Surtout pour une première naissance. C’est vrai que le néocortex, c’est-à-dire le mental qui gamberge et complique tout, on aimerait s’en passer. Avec certaines femmes, il m’arrive de penser : « Si seulement je pouvais te couper la tête, tu accoucherais nickel ! » Mais l’humain, c’est ça : nous avons une dimension de plus que nos ancêtres mammifères. Nous aspirons tous à mettre cette dimension en valeur. Je trouve que l’accouchement n’est pas humain, mais surhumain ! Il s’agit de dépasser notre condition de base, pour toucher à quelque chose de l’ordre de la création de l’univers ! Il n’y a pas de mot pour dire ça ! Il est vrai aussi que beaucoup de femmes ont peur de cette force. Elles le sentent, plus ou moins confusément : elles sont traversées par quelque chose de surhumain !

[…] Elles ne savent pas de quoi au juste elles ont peur. On le sent bien dans les entretiens que nous avons avec elles, où nous décortiquons un peu. Récemment une femme nous dit par exemple : « Je suis douillette. » Elle arrive avec cette croyance-là : « Ça me fait peur, je veux une péridurale, comme pour mes deux premiers accouchements. » Mais nous, nous sentons en elle une énergie incroyable, un centrage impressionnant. En creusant un peu, en lui faisant faire des tests, nous parvenons à lui faire ressentir sa propre force. Du coup, elle se réconcilie complètement avec elle-même. Elle découvre qu’elle parvient très bien à gérer sa douleur. La préparation à l’accouchement peut parfois devenir passionnante. Mais ne nous illusionnons pas, les statistiques sont désolantes : très peu de femmes se préparent. En 1997 les chiffres montraient que 25% des primipares se préparaient. Chez les secondipares, c’était bien moins. La dernière enquête, faite par la sécurité sociale à la demande des sages-femmes, en 2005, semble signaler que ce chiffre a doublé (sur cinq mille questionnaires distribués à travers la France, ils ont eu 47% de retour, ce qui est énorme).

Il ne s’agit pas seulement de faire progresser la médecine mais d’écouter les femmes qui accouchent, de les accompagner. A ce propos, j’ai beaucoup aimé ce passage sur le ressenti, je vous le laisse en conclusion :

Quand les sages-femmes m’ont demandé une méthode, j’ai eu envie de leur enseigner cela même que je transmets aux patients : ne pas partir de l’autre, qui « sait » parce qu’il est toubib ou sage-femme, mais partir de soi, de son corps. Ensuite, ouvrir un espace de communication, pour que chacun puisse dire : « Je n’ai rien senti », ou « Je n’ai rien compris », ou « J’ai senti ceci », ou « Ça m’a fait mal là »… C’est très dur, surtout pour les Français. Même quand c’est très basique – faire un dessin, un geste, adopter une respiration -, beaucoup de nos compatriotes éprouvent une immense difficulté.

Clem la matriochka

7 réflexions sur “Accoucher aujourd’hui

  1. Merci pour ce billet fourni ! Ca attaque fort sur la péridurale dis donc… Je trouve un peu injuste de viser les « Françaises d’élite » alors que finalement 90% des femmes l’utilisent, nous ne sommes pas qu’une nation de diplômées. La peur de la douleur est plus une question de société que de niveaux de vie. J’aime beaucoup en revanche les critiques sur le protocole unique et l’absence de préparation suffisante à l’accouchement. Même lorsqu’on sait qu’on souhaite la péridurale, il est très important de se préparer, parce que parfois, au dernier moment, on ne peut pas l’avoir et parce que la péridurale peut être un moment de répit bienvenu mais il ne faut pas penser pour autant qu’il n’y aura aucune douleur si aucune sensation déroutante. Il faut quand même être prête à sentir beaucoup de choses incroyables ! Perso, il n’y a que la préparation qui m’a permis de rester zen malgré la longueur de mon accouchement.

    • Je me rends compte avec ton commentaire que l’extrait que j’ai mis prête à confusion en effet ! En fait, elles ne disent pas que la péridurale est pour les Françaises d’élite mais que ce sont elles qui ont demandé à ce que la péridurale existe, elles sont à l’origine de cette innovation médicale mais c’est effectivement pour tout le monde.
      J’espère que c’est plus clair. Désolé ! Sinon, va lire le passage là-dessus, c’est intéressant. Effectivement, elles précisent aussi qu’il faut se préparer, qu’on veuille la péridurale ou pas.
      J’aime bien ce point de vue un peu différent de ce qu’on entend en général.

  2. Trop rares sont les hopitaux où on nous donne les moyens de croire à notre capacité à vivre un accouchement sans péridurale. On ne nous l’a présentée QUE comme un progrès, je me suis fait traitée de rétrograde qui voulait accoucher dans un bassine quand j’ai émis l’hypothèse de faire sans. Tenter l’accouchement sans péri est le réussir c’est génial, osez-le !

  3. Merci à Clem de partager le point de vue de ces SF. Toujours enrichissant à lire !
    Et puis moi aussi je suis une grande fan de CLES !

    Mais par contre, je trouve ça très dur (dans le sens déroutant) à lire pour celles qui ont fait le choix de la péridurale. Choisir la péridurale ce serait refuser l’étape initiatique fondamentale qu’est l’accouchement (et puis quoi encore ??). Ce serait refuser toute douleur, toute sensation (là dessus je rejoins tout à fait miniglobetrotteur, même sous péri on peut souffrir, ressentir, être maître de son accouchement) ? Ce serait céder à la pression des soignants ?
    Non, je ne suis pas d’accord.

    Et je reprendrai ce que dit Justine en le détournant (avec beaucoup d’humour et sans prosélytisme !!) :
    Tenter l’accouchement avec péri et le réussir, c’est génial, osez-le !

    Et pour faire un peu de teasing, ce post m’a donné envie d’en rédiger un sur les différentes péridurales (car il y en a plusieurs, oui !) et sur les inconvénients/avantages de chacune, car une femme informée en vaut dix ;-)

  4. Pour ma dernière grossesse, j’ai du me résister à un anesthésiste qui me soutenait que la péridurale était mieux pour moi car mon bébé était gros et si je devais avoir un césarienne, ce serait sous anesthésie générale, puis mon obstétricien avait ordonné à la sage femme qui me suivait le jour de l’accouchement de me faire poser la péri dès la poche des eaux percées car sinon ce serait trop douloureux pour moi.
    J’ai dit non à tout le monde.
    Et 30 minutes après avoir eu la poche des eaux rompu, je tenais mon bébé. Ca aurait pu être plus rapide si je n’avais pas du attendre que le personnel soit prêt à l’accueillir.

    Bref, je suis pour que les discours des anesthésistes changent et pour que les futures mamans aient plus le choix car ce n’est pas en leur faisant peur qu’elles peuvent avoir le choix.
    La péridurale peut être bénéfique mais on peut aussi parfois s’en passer.

  5. Merci beaucoup Clem pour ton article!!! Et ben moi je ne le connaissais pas ce magazine (personne n’est parfait!! :P ) et je le trouve vraiment prometteur (tiens, et si je rajoutais un nième abonnement à tous mes abonnements??!!)!!!
    Concernant la péri, j’ai finalement la chance d’avoir goûté aux deux points de vue exprimés ici… Pour l’APA, j’étais outrée que la péri dite « de confort » ne soit pas remboursée… je voyais ça comme une atteinte sexiste à la charte du patient hospitalisé qui stipulait le droit à chacun de voir sa douleur prise en charge… mais je sais que j’avais aussi besoin de me prouver qu’un accouchement pouvait avoir lieu sans peur ni souffrance (c’était à dire l’opposé des récits de ma mère!)… Puis l’envie de vivre les choses pleinement, voire de tester mes limites est venue doucement au cours de mes grossesses…
    Bref, aujourd’hui, je sais pourquoi je fais le non choix de la péri tout comme je sais pourquoi autrefois je faisais le choix opposé… Par contre, je n’ai jamais supporté (et ne supporte toujours pas!) les pressions, les menaces et la désinformation que certains médecins véhiculent pour des raisons plus ou moins louables…!!

  6. Pingback: Accoucher : de quel(s) risque(s) parle-t-on ? [mini débrief] « Les Vendredis Intellos

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