De la liberté d’être mère {mini-débrief}

Être mère. Depuis la nuit des temps, des femmes deviennent mères.
Pourtant, il me semble qu’aujourd’hui cela devienne de plus en plus difficile de l’être… alors même que les progrès de la médecine en matière d’assistance à la procréation permettent à des femmes dites stériles d’enfanter et de devenir mère, du moins physiologiquement parlant. Mais j’ai comme l’impression qu’on donne les moyens de devenir mère d’un côté pour supprimer de l’autre la liberté de l’être vraiment.
Paradoxe du XXIe siècle sans doute.

L’autre paradoxe dans la maternité, c’est de dire que l’infertilité n’est pas une maladie. On la « soigne », on la « traite » mais à part ça, ce n’est pas une maladie : c’est ce dont nous parle Drenka. Un paradoxe français, alors même que l’OMS définit l’incapacité d’un couple à concevoir comme une maladie… Pourquoi cela est important que cela soit reconnu comme une maladie, peut-on se demander après tout ? Pour le regard que la société porte sur l’infertilité mais aussi sur les droits que cela pourrait apporter aux couples qui en souffrent. On pourrait se dire légitimement qu’une loi, qu’une reconnaissance médicale n’est pas nécessaire, que l’être humain peut faire preuve de compréhension, de compassion… Mais force est de constater que cela n’est pas le cas, comme en témoigne Drenka. Que derrière cette question du regard de la société sur l’infertilité, il y a des questions d’ordre général qui émergent comme celle du regard que l’on porte sur l’autre. A l’heure des réseaux sociaux, de l’hyperconnectivité, l’être humain semble de plus en plus en prise… à la solitude. L’individualisme criant mène à la normalisation de tout : on fait des lois pour que tout le monde soit au même niveau, ait les mêmes droits. Et on laisse sur la touche ceux qui sont « différents ». L’infertilité peut toucher n’importe qui : on peut l’être, ne plus l’être, ne jamais l’avoir été et le devenir. Ce droit universel à procréer, si évident et « normal », met en exergue « l’anormalité » des couples infertiles. Et reconnaître cela comme une maladie les déstigmatiserait, à mon sens, et les aiderait par la même à mieux vivre le parcours du combattant qui les mènent à la parentalité, si tant est que l’on puisse « mieux vivre » une telle lutte contre cette maladie. Je pense notamment à l’image que la femme peut avoir d’elle alors même qu’elle ne parvient pas à tomber enceinte. Drenka l’indique : cela entraîne de nombreux problèmes psychologiques mais aussi d’ordre social. Être une femme et être une mère sont intrinsèquement liés, voire synonymes pour la majorité de la société. Quelle place peut être donnée à une femme qui ne peut pas avoir d’enfant ? Enfin, une autre théorie qui pourrait pencher encore plus dans la balance pour considérer enfin l’infertilité comme une maladie : l’influence des facteurs environnementaux sur la fertilité. Pesticides, stress, polluants, alimentation…, ces facteurs sont aujourd’hui reconnus comme pouvant entraîner des problèmes de fertilité. Mais je suis bien mal placée pour parler de cette question de l’infertilité et vous invite à lire le billet de Drenka ainsi que les autres participations des VI qui parlent de ces coups de pouce de la science pour faire des bébés.

Et puis, si une fois que l’on est mère, on pense avoir gagné une bataille… on n’a forcément gagné la guerre. Car comme je le disais, si la médecine fait beaucoup de progrès, j’ai bien peur que de l’autre côté on nous retire les outils matériels et psychologiques pour devenir mère. Non mais c’est vrai, ce n’est pas simple d’être mère tous les jours. Il me semble que nous sommes de plus en plus livrées à nous-même en tant que mère. Nos propres mères ne sont pas forcément là ou présentes pour nous épauler, et puis les papis et mamies d’aujourd’hui sont soit actifs, soit à la retraite avec un emploi du temps de ministre. Beaucoup disent (de ce que j’entends bien sûr) qu’ils ont élevé leurs enfants, et ce n’est pas pour recommencer avec leurs petits enfants. Les grands-parents veulent être libres (heureusement certains arrivent à trouver un juste équilibre). On n’a pas forcément d’amies pour nous guider : sont-elles là pour ça d’ailleurs ? On est seule, dès la naissance de  l’enfant. La preuve : 4 jours maximum à la maternité. 4 jours pour apprendre les rudiments de ce qu’est être mère. Pour se retrouver ensuite seule à la maison. Si seule. La transmission du savoir des femmes se perd, disparaît. Parmi ces savoirs, celui d’accompagner la vie et la mort : Maman Dragon nous commente justement un texte superbe sur la femme-qui-aide, au début du siècle, un rôle qui n’existe plus aujourd’hui et dont on peut voir la résurgence dans le rôle de doula. La femme-qui-aide accompagnait la femme qui enfantait et le mort qu’il fallait laver.  Une femme qui faisait le lien, entre ces moments si antagonistes, et pourtant pas si éloignés. Cette femme n’existe plus aujourd’hui. Elle a été remplacée par des médecins, qui n’ont que faire des émotions et des menus détails, qui n’ont surtout malheureusement pas le temps de les considérer – sans doute à leur grand regret – ou pas les bagages professionnels ou personnels pour les accompagner. Le texte que Maman Dragon présente d’Yvonne Verdier sur ce rôle de femme me fait rêver. Parce qu’elle parle aussi de la force qu’ont les femmes en elles, pour accompagner et supporter ces passages de vie, de la vie à la mort, pour être des piliers de la famille, une force que la société annihile, étouffe aujourd’hui. Des moments comme le lavage du linge, une corvée certes pénible, était un moment de lien très fort entre les femmes, où s’échangeaient conseils, secrets, et moment de détente. Aujourd’hui, quel lien entre toutes les femmes ? A part celui d’être épuisées ? Je lis ça et là la fatigue des femmes. Face à une pression de la société qui nous force à tout assumer, sans broncher : la preuve, on n’est contrainte d’accoucher sans crier. En lisant ce texte, je me sens dépossédée de mon rôle de Femme avec un grand F, celui de celle qui connaît la vie et la mort en donnant naissance. Celle qui est le chef d’entreprise de la famille. Le pilier pour l’homme. La confidente pour les enfants. Aujourd’hui, plus qu’hier, on nous dépossède de notre rôle quelque part. On a gagné le droit de bosser… et de fermer notre gueule. Pourtant, ce rôle de gestion de la famille, on l’a toujours. Mais on le porte seule. Et pourtant, dans mon quotidien, souvent, au détour d’une porte, à la crèche, on dépose parfois nos soucis, nos contraintes le temps d’un court échange, et on refait le lien, l’espace d’un instant, entre toutes les femmes. La preuve que le lien est nécessaire : la création des associations de parents et autres poussettes café. La preuve que les femmes veulent un autre accompagnement que celui médical pour la naissance : l’émergence du métier de doula et le retour des AAD. Bref, tout ça pour dire que si l’on a gagné des libertés, il y en a d’autres à conquérir ou reconquérir.

Accoucher sans crier, c’est justement ce dont nous parle A La Mère Si à travers un texte de Martin Winckler, celui qui a écrit le très célèbre Chœur des femmes. Une participation passionnante qui nous fait découvrir les hypothèses très intéressantes sur le cri pendant l’accouchement ) travers les époques et les cultures. Un passage sans doute pas obligé et pas forcément encré dans l’instinct de la parturiente. Car oui, crier peut faire du bien quand on a mal, mais ce n’est pas le cas pour toutes les femmes, comme nous le dit A La Mere Si qui elle, ne voulait pas crier pendant son accouchement. Ce que je peux comprendre. Crier comme un goret pour effrayer les autres… très peu pour moi. Pourtant, les dernières contractions avant la péridurale m’ont arraché un gémissement primaire… pour lequel je me suis excusée. Je suis passée de 0 à 8 en moins de deux heures, arrivée à la maternité en pouvant à peine marcher tellement ces deux heures de contractions ont été intenses, anarchiques, longues, presque sans repos… Le premier réflexe était de me concentrer, d’entrer en moi pour vivre la douleur plus détendue, plus sereinement. Mais les dernières contractions étaient trop puissantes. Donc crier, on n’a pas toujours le choix, ce n’est pas obligé, mais chacune devrait avoir le choix de pouvoir le faire… sans ressentir le besoin de s’excuser d’avoir troubler la quiétude de la maternité bien silencieuse. La surmédicalisation de l’accouchement a tendance à nous enlever notre instinct animal de parturiente… Et ses expressions. Râle, soupirs, positions, on nous dit quand, comment et si on a le droit.
Et derrière ce tabou du cri, le tabou de la douleur, à mon sens : personne ne dit que oui, les contractions peuvent envahir le corps sans qu’on arrive à les contrôler, que l’on a l’impression de se diviser en deux, que les organes se contractent comme s’ils allaient imploser et s’effondrer sur eux-mêmes, que cette douleur semble vouloir nous donner la mort tellement elle peut être intense. Et à l’ère de l’hypercontrôle, on a peur de la douleur. Avoir mal est presque véhiculé comme étant anormal. Pourtant la douleur guide, informe. Je pense que la préparation à l’accouchement devrait davantage aller dans ce sens : oui accoucher fait mal, mais ça varie d’une femme à l’autre, cela peut être très intense ou plus supportable. Et ce qu’on devrait nous dire surtout : c’est que la douleur finit par céder et cesser, pour laisser place au soulagement de la naissance. Perso, psychologiquement, ça m’aurait aidé à peut-être (je dis bien peut-être) accoucher sans péridurale, même si j’avoue avoir eu envie très fort d’édifier une statue à l’effigie du médecin anesthésiste qui m’avait posé la péri.

J’exagère sans doute ici dans mes propos. Mais je ne crois pas être complètement folle si je dis que notre liberté d’être mère est un peu mise en danger. On nous dit comment accoucher, comment nourrir notre enfant, comment l’élever… On nous dit surtout que l’on ne sait rien mais que la société, elle, sait, et saura nous faire comprendre quand on échoue. Une manière de déposséder les individus de leur connaissance… et de les formater. Allez, j’arrête là, je crois que je dépasse encore les bornes…

Et si vous le souhaitez, vous pouvez venir lire mon billet d’hier sur la difficulté d’être mère – un billet qui n’est pas sans lien avec ces passionnants billets que j’ai pu lire pour ce mini-débrief – je vous attends !

Kiki the mum

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7 réflexions sur “De la liberté d’être mère {mini-débrief}

  1. Merci beaucoup de ton débrief Kiki!!! C’est vrai que ce sujet interpelle et donne des envies de barricades..! Nos combats féministes passent aussi grandement par une prise de conscience et une réflexion sur les normes et contraintes sociétales qui pèsent sur la maternité… Je ne suis pas entièrement d’accord avec toi quand tu dis qu’être femme et être mère sont synonymes (je pense que ça n’est d’ailleurs pas ta pensée, mais bien celle qui s’exprime souvent majoritairement) au contraire, libre à chacune d’investir cette sphère à sa façon…!

    Sinon, tu as du t’en douter mais ne point oser me le faire remarquer: je me suis visiblement embrouillée dans les copier-coller de liens pour les plans de débriefs… A la mère Si n’a pas traité de la pédagogie Montessori cette semaine, mais bien de l’article de Winckler sur le cri pendant l’accouchement (que tu évoques d’ailleurs car il avait sa place dans ce débrief!!).. C’est Conseils Educatifs qui a parlé de Montessori… Si tu as le temps dans la semaine (ou plus tard!) pour faire la modif, je crois que ton débrief n’en sera que plus passionnant encore!!!

    • >_< mon neurone moribond a senti que la transition que je faisais avec Montessori était bien capillotractée… Changement fait !! Et comme tu dis, c'était plus logique !! Et je suis contente d'avoir pu lire une si belle contribution.
      Et être femme et mère effectivement ne sont pas à mon sens synonyme, mais c'est la société qui semble véhiculer cette idée qu'une femme doit forcément être mère ;)

    • Effectivement Phypa, la question de l’infertilité, que je connais sans doute fort mal, n’est pas que féminine et en écrivant le débrief, c’est ce à quoi je pensais, même si je ne l’ai pas du tout clairement exprimé.
      On le sait, de nombreuses études mettent l’accent sur les problèmes de fertilité masculine, ce qui me semble pourtant encore être un sujet un peu tabou. L’infertilité est d’office attribuée à la femme : les premiers examens pour rechercher des problèmes de fertilité concerne la femme avant tout non ? Je ne sais pas. Peut-être aussi que la femme est au cœur des traitements contre l’infertilité et qu’on en oublie du coup de parler des hommes…
      L’infertilité est une question de couple mais la participation était globalement traitée sous l’angle de la femme.

      • Probablement que cela dépend des médecins. Dans notre cas, les investigations sur le sperme ont été les premières à être faites, parce que ce sont les moins invasives et les moins chères!
        Mais en général quand on parle d’infertilité, le premier reflexe est de penser qu’elle est certainement due aux femmes qui repoussent l’age du premier enfant ou à blocage psy… Les facteurs environnementaux sont occultés: Je pense qu’en fait c’est tres humain, comme de rechercher un explication à un cancer dans le comportememt de la personne malade pour avoir l’illusion d’être à l’abri… une forme de protection en somme.

    • Dans ma tête, il était question d’évoquer le regard sociétal sur la maternité, d’où évocation de la stérilité…
      Je suis persuadée que nous sommes nous même influencées…d’une façon ou d’une autre… plus ou moins marquée. En fait, le mot même de maternité me gêne, parce qu’en définitive ce n’est pas tant la « maternité » au sens de devenir-mère qui était réellement le fil conducteur de ces articles que la « maternité » au sens de « parentalité primale »… qui s’adresse aux hommes autant qu’aux femmes même si en définitive une partie importante de cette « parentalité primale » est fréquemment assurée par les mères via la grossesse et la naissance…

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