Le nourrisson, la matrone et le moribond

Je ne savais pas trop comment introduire ce passionnant document proposé au neuronage par Mme Déjantée… Il y a tellement de choses à en dire que je ne sais pas trop par quoi commencer. (ça fait trois semaines que je cogite dessus !)

J’ai envie de parler de tout ce que ça a remué en moi ! Moi qui me sent tellement en révolte sur la place de la femme et de l’homme dans la naissance aujourd’hui, qui me révolte sur la solitude des mamans, qui suit tellement sensible aux symboliques… bon ben voilà, j’ai été servie !

Yvonne Verdier nous parle des femmes-qui-aident, dans un village bourguignon au début du siècle. Ces femmes qui aident sont là à deux moments clés de la vie : la naissance et la mort.

« Une double tache est assignée à celle qui est appelée la femme-qui-aide : « faire les bébés », « faire les morts« . « (p103)

S’en passer, c’est manquer un rituel essentiel qui fait entrer et sortir de la société. Cette femme n’a pas de rôle prédéfinit précisément, elle a des qualités essentielles de solidité, mentale et physique, mais aussi spirituelles. Car en côtoyant les nouveaux nés et les morts, elle s’approche de l’au-delà. Du coup, que ça soit en étant près de celui qui en vient (le nourrisson) comme de celui qui y va (le moribond), elle doit être sûre qu’elle ne va ni être polluée par le monde de la mort ni polluer un nouveau né qui vient d’on ne sait trop où (spirituellement parlant) et qui n’est pas encore baptisé. La femme-qui-aide doit du coup être une femme irréprochable, mais elle doit aussi avoir l’expérience de la vie pour avoir le droit de divaguer dans les campagnes, seule. Ce comportement n’est, dans la France du XIX et XXe siècle, tolérable que dans certains cadres. Et d’ailleurs, elles sont tellement irréprochables qu’elles ne sont pas payées en argent, mais en nature pour le service qu’elles offrent.

Quel service d’ailleurs ? Une femme s’en va pour accoucher… le temps d’atteler la charrette, d’aller chercher le médecin, le bébé était souvent déjà là ! Du coup, ça n’est ni le médecin ni la sage femme qui été mandé en premier, mais la femme qui aide… Le rapport à la vie, aux risques potentiels, aux besoins potentiels de la femme qui accouchent étaient très différents d’aujourd’hui. Alors qu’aujourd’hui il semble inenvisageable d’accoucher, pour la plupart, hors d’un contexte avec une base de sécurité médicale, jusqu’aux années 50/60, on restait relativement proche de la bassine d’eau chaude et des linges propres. D’ailleurs, elle est aussi là pour ça, la femme qui aide : elle prépare le lit de la future maman pour qu’elle soit confortable mais pour ne pas abimer le lit où sans doute tous ses enfants naîtront. A l’ère du non jetable, on couvre, couvre, et couvre encore de X épaisseurs le lit pour pouvoir le protéger et laver le linge après la naissance, tout ceci sans déranger la toute nouvelle maman et le tout nouveau bébé qui vont passer neuf jours (cf p.107, l.3) au lit, temps pendant lequel les proches vont s’occuper de la maisonnée que la jeune maman se repose correctement (ahhh quel sens logique je trouve ! plutôt que des cadeaux de naissance, il faudrait offrir « du temps de naissance »). Elle n’est pas sage-femme cependant, ses limites sont celles de là où on entre dans un geste médical… Plutôt attendre que d’intervenir, car aller au delà de ses prérogatives risquerait de la mettre dans une situation très problématique ! Son rôle, à la femme-qui-aide, c’est de s’occuper du bébé surtout : elle le baigne aussitôt sortit, elle l’habille et l’emmaillote, elle aide la maman à l’allaiter, elle s’occupe du cordon ombilical, et si le bébé risque de mourir avant l’arrivée du prêtre, elle a même le droit de le bénir ou le baptiser, qu’il ne parte pas dans les Limbes pour l’éternité.

J’ai beaucoup aimé ce passage qui devrait être lu encore et encore par les pratiquants autour de la naissance d’aujourd’hui tellement c’est intéressant et important je trouve (et franchement pour avoir eu trois enfants, je me sens très concernée par le « je vais mourir !! » ;) ):

« En ce temps là, on criait, oh, on criait ! Je ne sais pas pourquoi, mais les femmes ne crient plus aujourd’hui. (…) La sage femme de Beneuvre, elle disait « Oh, j’entend ça au cri quand ça va arriver… ! Oh, mais je ne dérange pas sitôt que je vous entends… ! Tant qu’une femme ne dit pas qu’elle va mourir, ça ne vient pas ! » . Les vieilles disaient « fallait crier assez fort pour que tout le village entende… » « (p105)

Auprès du mort, son rôle est finalement similaire : elle le lave, le prépare, l’habille, le rend « beau », elle nettoie la chambre, l’organise de manière à ce qu’elle soit comme il faut, au sens terrestre et spirituel de la chose : elle recouvre les miroirs de tissus pour que le mort, quand il part dans l’au-delà ne soit pas confus par la vision de son visage. De même qu’elle peut aussi s’occuper de la maison, elle arrête les pendules tant que le mort n’est pas enterré… elle arrête le temps !

« D’un certain nombre de coutumes funéraires, il ressort que les âmes veulent être lavées, et on se souvient du soin avec lequel, à Minot, la femme-qui-aide (…) lave le mort et dispose du linge blanc un peu partout autour de lui (…), opération de blanchiment qui a pour but d’aider l’âme à se « blanchir », à se libérer de ses péchés. On peut avancer que le noir, celui du deuil, porté par les proches a une fonction de repoussoir, et que c’est bien l’échiquier de la vie et de la mort que met en place la femme-qui-ide, les morts cherchant à s’approprier les pièces blanches, les vivants se protégeant à l’aide des pièces noires« .(p117)

On le voit, son rôle de rendre l’environnement propre a un aspect très hygiénique… mais pas que… La symbolique de l’eau est très forte, dans beaucoup de croyances. Qu’elles soient païennes ou chrétiennes, l’eau est là pour beaucoup de choses, l’élément qui lave le Christ, l’élément où circule des Nymphes, des divinités… L’eau lave, mais fait peur aussi, on peut s’y enfoncer pour ne jamais en revenir. Lorsque la femme qui aide lave le mort, elle jette l’eau de sa bassine dans la rue, surement pas dans l’évier : par ce geste elle montre au mort le chemin de son âme qui doit quitter la maison et ne pas risquer de rester à hanter ses murs. Quand elle lave le bébé tout juste né, par ce bain elle l’intronise dans la société, mais elle le lave de là d’où il vient : ce lieu où on ne sait si c’est du maléfice  ou de la divinité qu’on peut trouver : dans le doute, on le lave. Les femmes qui aident sont d’ailleurs très déçues, dans les années 60 lorsque la médecine découvre (oui oui, déjà à cette époque, même si ça a mis longtemps à être respecté) que le vernix est une protection utile au nouveau né et que sauf cas particulier, le baigner est non seulement inutile mais mauvais au nouveau né.

« je fais la toilette du nouveau-né, je fais la toilette du mort » Gestes de lavage des corps au sens propre, gestes d’habillage, gestes d’appropriation des lieux, même remue-ménage autour du grand lit dans lequel on nait et on meurt, même déploiement de grands draps blancs, de linge changé, brassé, lavé , gestes symétriques et inverses : que le nouveau-né soit débarrassé des impuretés qu’il amène de l’au-delà, que le mort n’en emporte pas (?)  » (p110)

« Les âmes des morts cherchent à se blanchir, et s’il existe un interdit de lessive pendant les périodes où elles circulent, c’est que, attirés par la bui (le grand lavage bisannuel du linge, j’en parlerai plus loin) qui blanchit, elles se précipiteraient dans le cuvier qui fait fonction de purgatoire -on se dit qu’elles seraient tourmentées » (p117)

L’eau a un rôle symbolique essentiel dans la vie de cette époque : pensant qu’on risque des maladies à trop se laver, on se lave peu sur l’année (mais on se salit différemment aussi), on se lave souvent à certaines périodes charnières des saisons… De même qu’on lave le linge deux fois par an lors de la bui : »On faisait la lessive deux fois par an, une fois au printemps, une fois à l’automne, c’était du temps des grands trousseaux avec les armoires pleines, on l’appelait la bui, ça durait au moins trois jours, c’était toute une cérémonie » (p116)

Cet épisode fort dans la vie de la famille où on peut à la fois montrer qu’on est assez riches pour n’avoir pas besoin de laver son linge plus souvent, où les femmes communiquent et s’entraident en s’échangeant leur « lessive », où elles se retrouvent au lavoir, haut lieu de la prédominance féminine, lieu interdit des hommes… lieu où les femmes-qui-aident ont un rôle de choix car souvent, les femmes-qui-aident sont des lingères professionnelles : donc elles gagnent leur vie indépendamment de toute autre personne, et elles ont une puissance forte vis à vis des autres personnes ; car le traitement du linge est une manière d’entrer dans l’intimité des gens, comme d’assister à leurs accouchement.

Les femmes-qui-aident sont du coup des femmes qui impressionnent, voire qui font peur, tellement elles  regroupent des éléments qui traditionnellement ne sont (malheureusement) pas l’apanage de la femme, sans parler d’un rapport avec l’au-delà qui aurait presque un goût de sorcellerie !

Ces grands rassemblement laborieux et féminins, exclusivement féminins, où le lavage du linge prenait une dimension spirituelle tellement la symbolique y était forte : de part la saison où ça se passait (le printemps) mais aussi par la manière, le rituel, le partage… ça n’était pas que laver le linge ! L’eau est considérée aussi comme maléfique  car elle parle aussi du flux féminin, mais aussi du sang de la naissance, de l’eau de la naissance… et finalement de notre corps physique, hors de toutes considérations spirituelles en fait… Notre corps est fait à 90% (ou plus je ne sais plus) composé de liquide… ces liquide qui à la naissance s’écoulent, s’écoulent aussi lors de la mort à travers la décomposition du corps… Nous venons de la poussière et y retournons à coup sûr. Les flux des liquides ne font en fait que passer à travers nous et notre vie, comme le fait l’eau du lessu pour faire la lessive, comme le fait l’eau qui lave le nouveau né puis le mort, comme l’eau dans le lavoir…

Un événement fort pour les personnes en particulier mais aussi pour la société :

« Grandes lessives, grands bains, grands ménages sont vécus (…) comme de vraies révolutions. L’expression peut être comprise au sens étymologique de rotation complète, de retour au point de départ, rappelant l’image du vaste circuit du lessu (note : le lessu est la lessive qui se fabrique en trempant plusieurs fois de l’eau à travers du linge et des cendres pour fabriquer cette lessive, en respectant du coup un cycle). Le bain, la lessive, le grand ménage renouent ainsi avec une phase du temps antérieur, font revenir les choses à leur point de départ, du sale au propre, de la mort à la vie. Le temps, ainsi relancé, repart à zéro. La bui s’intègre et s’associe à ces puissantes métamorphoses calendaires, le printemps et l’automne. » (p116)

Le lavage du linge, ici aussi est empli de religion et de rites, de superstitions :

« Comme toutes les besognes sérieuses, (la grande lessive) durait trois jours qui correspondait, dans l’ordre, au Purgatoire (jour du lessivage), à l’Enfer et au Paradis. Du Purgatoire, le cuvier offre l’image matérielle : la grande cuve, énorme, ventrue, où s’opère la grande chimie purificatrice ; et le nouet de cendres a pour nom « charrier », du grec cathara qui signifie purification et même expiation.« (p117)

En lavant le linge dans la source ou le lavoir, les femmes sont en contact nom seulement avec un monde spirituel, mais aussi paien… En fin de compte la religion chrétienne est assez jeune et beaucoup de pratiques actuelles sont issues de pratique ancienne paiennes.

« Auprès de certaines sources on a retrouvé des statues de facture romaine accompagnées d’inscriptions latines (…)Maîtresses de la Destinée, c’est singulièrement un rôle de passeur qui leur a été attribué ; elles présidaient à la naissance et « après avoir protégé les hommes pendant leur vie terrestre, elles les aidaient à passer dans l’autre monde ». (…) Telles apparaissaient les représentations les plus anciennes attachées à l’eau dans cette région (note : en Bourgogne) inscrites dans la topographie, associées à des divinités maternelles président aux deux passages » (p121)

Et là en lisant ça, je ne peux que penser à  Anubis sur sa barque :

Et je pense encore plus à la mythologie égyptienne en lisant qu’après le lavage vient le rinçage dans l’eau courante du lavoir, et pour rincer, les laveuses, à Minot, elles gaissent :

« Gaisser, c’est lancer la pièce de linge dans l’eau, la laisser s’épandre, flotter, puis la ramener. Or, ce geste est celui-là même de la divination dans les fontaines, où l’oracle se lit par l’intermédiaire d’un linge trempé : s’il flotte, la personne pour laquelle on consulte guérit ; s’il s’enfonce, la personne meurt. Le flottement du linge est utilisé essentiellement pour interroger la fontainre sur le destin des nouveaux-nés (on prend le lange), sur le sort des malades (on prend la chemise). » (p120)

On se retrouve du coup dans un décalage très fort aujourd’hui, face à un mode de vie et un mode de pensées qui sont aux antipodes de ce que j’ai pu lire dans ce texte de Yvonne Verdier. Le côté approximatif des pratiques d’avant, face aux (présentées) certitudes d’aujourd’hui, le manque de moyens techniques d’avant aussi semble une folie : ça nous semblerait juste inenvisageable de ne pas pouvoir se rendre à un lieu à quelques 10nes de km de chez soi non ?  Nous sommes tellement habitués à faire plusieurs centaines de kilomètres sur une journée que ce genre de réflexion appartient à une autre époque. Et pourtant, on pourrait revenir à se la poser, à l’époque où les prix des carburants flambent indécemment.

Pour conclure, le rappel à ce monde cyclique me parle très fort, sans doute parce que j’aime cette idée de cycle, parce que je pense sincèrement que les femmes ont une puissance très intense et très forte, que sous le couvert de la femme soumise à des règles sociétales absurdes, nous avons une puissance de vie en nous très forte, pourvu qu’on y croit et qu’on la motive. Je ne crois pas du tout à la dominance d’un sexe sur l’autre, pour moi il y a une complémentarité nécessaire, qui malheureusement est gâchée depuis si longtemps, au lieu d’avancer ensemble c’est les uns contre les autres. Que ça soit entre les sexes comme dans notre vie : nous avons l’indépendance  financière et physique, chacun dans sa maison, mais à quel prix ? Nous connaissons à peine les gens autour de nous, ben oui, on n’a pas besoin d’eux. Et pourtant est on plus heureux comme ça ? Évidemment, je me doute que ça n’était pas la joie surement de vivre dans cette interdépendance… Mais je suis convaincue que le chemin que nous prenons aujourd’hui n’est pas le bon. Et que ça n’est pas pour rien qu’on revient à beaucoup d’associatif, de local… Car les gens en ont marre d’être seuls, de voir que posséder X choses ne rend pas plus heureux, que tout ça c’est souvent moins bon que de passer une bonne soirée tranquille entre potes à refaire le monde autour d’un verre… d’eau … L’eau à la source de tant de choses, visibles et invisibles…

C’était ma contribution aux Vendredis Intellos :-D

MamanDragon

 

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6 réflexions sur “Le nourrisson, la matrone et le moribond

  1. Même si je ne voudrais accoucher à cette époque pour rien au monde ( rapport à la mortalité toussa toussa), on peut envier cette intimité à laquelle la future mère avait droit au moment de l’accouchement…

  2. Merci beaucoup de ta contribution!!!! J’aime beaucoup voir traité sur les VI des textes qui sortent de l’ordinaire et là, tu m’as vraiment comblée!!
    Bravo d’avoir accepté de t’y atteler et désolée d’arriver si tard!!!
    J’ai souvent eu l’impression en accouchant d’être Orphée descendant aux enfers… ce n’est peut être pas pour rien!!!
    Je file lire la suite chez toi!!

  3. J’ai lu ton texte avec passion, ici et chez toi. Un texte magnifique, qui parle notamment de la force qu’ont les femmes : une remarque qui me parle tellement et dont je suis intimement convaincue. Et qui fait que je pense certaines femmes comme moi peuvent se sentir enfermée dans leur rôle, dépossédée des aspects positifs parfois du rôle de femme…. Je m’explique mal mais je serais plus claire dans mon débrief (enfin j’espère !!). Merci pour cette belle contribution.

  4. Pingback: De la liberté d’être mère {mini-débrief} « Les Vendredis Intellos

  5. J’ai lu avec plaisir cet article, et celui de ton blog.

    C’est vrai qu’aujourd’hui , pour reprendre une expression de Causette , « on nous prend vraiment pour des quiches !! »

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