Mon père, cet homme

Mon père est mort quand j’avais 20 ans. Mes parents, séparés depuis mes 8 ans, ont été heureux ensemble, mais faire des enfants les a brisés. Mes sœurs n’ont jamais considéré mon père comme le leur et ont adopté instantanément notre beau-père (qui est par ailleurs un homme charmant et aimant).

Notre père a donc été absent de tous les moments clés de notre vie, du fait qu’il ait trop souffert de sa séparation avec notre mère et qu’il ait respecté avec tendresse le nouvel amour de la femme qu’il a aimé toute sa vie, caché derrière une bouteille de whisky. Il ne s’est jamais imposé en tant que géniteur, profitait au maximum des moments où il nous voyait, régulièrement au début, puis de moins en moins, car nous avions autre chose dans la tête de d’appeler Papa quand on avait un moment. C’est ça d’être un enfant, tout est acquis et rien ne peut disparaitre.

Mon père, ce super-héros

Comme je dois le magnifier. Je l’aime, c’est incontestable et personne ne me le reprochera. En lisant les propos de Jean Le Camus, je me rends compte que toutes les ruptures avec ma mère prenaient leurs origines dans cet amour pour mon père (moi qui pensais qu’Oedipe m’avait zappé)

Cantonner le père dans un rôle de séparateur le ramène souvent à une dimension trop symbolique. Il y a là le risque d’enfermer le père dans une fonction qui s’exerce plus à travers une image et un nom qu’à travers des actes inscrits dans la vie quotidienne.

Jean Le Camus pour Psychonet « Quel est le vrai rôle du père ? » (20/02/2001)

Mon père a eu ce rôle de séparateur, je me suis battu avec ma mère sur cette image que j’avais de lui. Ma crise d’adolescence en est la preuve. Je me suis battue avec elle pour cette symbolique du père.

Mon père, l’intermittent

Quand je me demande si cette absence a pesé sur mon développement en tant qu’enfant, je dirais instinctivement « Non ». J’aime mon père comme un super héros, même s’il a mal fini. J’ai compris tôt que l’amour était plus fort que tout, à travers son expérience d’amoureux transi, d’homme abandonné et malheureux. Mais assez aimant pour respecter les choix de ceux qu’il aime.

Même si Papa est parti un peu plus loin, ça ne fait pas de lui un inconnu à nos yeux. Ce n’est que vers 15 ans que j’ai compris tout l’intérêt de cet homme dans ma vie et que j’ai voulu le connaitre plus. S’en sont suivies des heures de blabla sur ses passions, ses expériences, l’amour de sa vie et ce qu’il était.

Un instinct paternel ? Non, je ne le crois pas. S’il s’agissait d’un instinct, tous les hommes l’auraient en héritage et sans avoir besoin d’apprendre longtemps à devenir pères, ils joueraient impeccablement leur partition ! Or, tous les hommes ne deviennent pas pères et chez les 85% qui le deviennent, certains se conduisent en intermittents de la paternité ou en intérimaires…

Jean Le Camus « Dis, professeur, c’est quoi un papa » 2 mai 2010

Il ne m’a jamais parlé de moi petite, ne s’est pas remémoré avec émotion certains détails (les bodies détruits etc) en rigolant. Il a simplement essayé de me connaitre, moi la seule de ses filles à vouloir de lui sinon comme père, au moins comme ami.

Mon père, ce mort

Et puis ma vie s’est lancée, j’ai circulé dans le monde en cherchant ma place. Et un jour, un seul coup de fil a suffi à me mettre à terre. Bertrand, Papa, cet homme que j’avais un peu appris à connaitre et à qui j’avais encore des millions de questions à poser était mort, d’alcool et de chagrin.

J’ai assisté à l’éveil de mes sœurs, celles qui l’avaient renié, oublié et qui se sont rendues compte qu’elles ne lui avaient laissé aucune chance. Et dans la tristesse de cette annonce, j’ai pu leur expliquer, quelques jours après l’enterrement, entre deux sanglots, l’homme qu’il était, ce que je savais de lui et pourquoi il méritait notre amour.

La prosopopée (substantif féminin) est une figure de style qui consiste à faire parler un mort, un animal, une chose personnifiée, une abstraction. Elle est proche de la personnification, du portrait et de l’éthopée. En rhétorique, lorsqu’elle fait intervenir l’auteur, qui semble introduire les paroles de l’être fictif, on la nomme la sermocination.

Wikipédia, définition du terme « Prosopopée ».

Je suis devenue l’espace de quelques heures cet homme, que je glorifie parce que je l’aime de tout mon coeur. J’ai pu parler avec ses mots à ses filles, leur dire combien il les aimait, leur expliquer sa mort, le pourquoi de la descente aux enfers et toutes les choses que je ne savais pas.

Notre père, avant d’être un père, était surtout un homme, avec ses faiblesses, ses peurs et ses émotions. Nous n’avons pas eu assez de temps ni d’intelligence pour en profiter lorsque nous le pouvions encore.

Lovinternet

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7 réflexions sur “Mon père, cet homme

  1. Pingback: J'écris pour les Vendredis Intellos | LovInternet

  2. Merci beaucoup et bravo pour cette première contribution aux Vendredis Intellos… Que de courage il a dû falloir pour entamer cette relecture de ton enfance et de ta relation à ton père!!
    Merci de nous faire réfléchir sur le rôle du père, dans sa complexité des tensions que la société actuelle lui assigne, dans la diversité des hommes que ce terme rassemble…
    J’espère que cette contribution sera la première d’une longue série!! Bienvenue parmi nous!!!

  3. Pingback: Alloparents, Barbe bleue et un père lointain | Conseils educatifs

  4. Pingback: Education à double sens [mini-débriefing] « Les Vendredis Intellos

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