Pour ceux qui précèdent et ceux qui suivent…

Lorsque j’ai suivit ma thérapie, suite à la perte à la naissance de mon fils, je me rappelle que relativement tôt « mon » psychologue (spécialisé dans tout ce qui tourne autour de l’enfance, y compris du côté des parents) m’a dit que même si son « boulot » était de m’aider MOI en tant que personne, il était là aussi (et presque surtout) pour m’aider en tant que maman ou future maman d’un enfant vivant (c’était mon premier enfant, donc même si j’étais sa maman évidemment, il n’était pas là !) . Pour que je ne fasse pas un autre bébé que j’aurais appelé pareil ou presque, pour ne pas faire un bébé pour panser ma douleur et le manque de ce premier enfant, pour que je ne projette pas tout ce que j’avais projeté pour le précédent, etc, etc, etc…

Quand on perd un enfant, notamment à la naissance, on perd surtout des projets, les rêves, tout ce qu’on avait projetté avec lui. On perd quelqu’un qu’on connait … un peu. A travers les 9 mois environ d’une grossesse, à travers cette main sur notre ventre, à travers ces coups de pieds ou de mains tout au fond de nous, les moments qu’on passe à lui parler, à s’extasier. Mais même si cette personne perdue partage peu de souvenirs avec nous, on perd beaucoup, car on reste à perdre son enfant, et on est mis à mal dans notre capacité à transmettre la vie « en bon état », dans l’idée d’être un bon parent. Quel est ce parent qui ne donne que la mort et pas la vie ? Certainement pas un bon père, une bonne mère !

Quand cet enfant meurt, ces rêves disparaissent et s’envolent.

Et il est important pour des parents endeuillés de parvenir à faire leur travail de deuil. Non pas en tentant d’oublier, certainement pas, mais presque au contraire, il faut en parler, il faut pouvoir, en parlant de cet enfant absent, s’inscrire dans notre parentalité si particulière. Car faire comme si, c’est mettre un voile sur un iceberg… qui risque juste de nous revenir en pleine face de pleins de manières différentes, y compris sur les autres membres de la famille. Ça peut être un poids très lourd pour les frères et sœurs, pour leur projection en tant que parent, pour aussi juste leur capacité à vivre leur propre vie, tout simplement. J’ai eu l’occasion à diverses reprises de rencontrer des personnes qui avaient perdu un enfant il y a 10, 30, 40 ans. Et c’était très difficile à cette époque, car on croyait que ne pas en parler aiderait à avancer, alors qu’au contraire, c’est comme une plaie non refermée, elle ne cicatrise pas, elle reste douloureuse. Et ces personnes se sentaient tout autant orphelin de leur enfant comme si c’était arrivé la veille !


Dans Les rêves envolés, traverser le deuil d’un tout petit, Suzy Fréchette Piperni, infirmière spécialisée dans le deuil périnatal consacre tout un chapitre sur le sujet du deuil périnatal dans le rapport aux frères et sœurs de l’enfant disparu.

D’abord, histoire de cadrer les choses, on définit comme « deuil périnatal » selon l’OMS : perte d’un bébé entre 22 semaine d’aménorrhée et 7 jours de vie même si en l’occurence ces questions sont déjà présente lors d’une grossesse qui s’interrompt avant ou du décès d’un bébé et même d’un bambin, mais là il fallait bien se positionner sur la tranche d’age concernée.

Comment trouver les mots ?

Vu qu’il s’agit de la perte d’un tout petit, on suppose que souvent les autres enfants déjà présents au seing de la famille sont encore  jeunes, et que du coup le sujet de la mort n’a pas été encore vraiment abordé.

Suzy Fréchette Piperni insiste sur le côté indispensable à dire la vérité aux enfants, que leur mentir ne ferait que les insécuriser et les angoisser encore plus, alors qu’ils ressentent déjà que ça ne va pas pour leurs parents. Et même, pour elle, c’est une manière de « profiter » de l’occasion pour aborder un thème qui sera de toute façon présent d’une manière ou d’une autre dans leur vie, ça fait partie du rôle de parent que d’apprendre à nos enfants à savoir gérer toutes sortes de situation, même celles que nous même avons du mal à gérer. De la même manière, elle conseille d’informer l’ensemble de la fratrie de la perte du bébé, afin que chacun sache ce que les autres savent, ça encouragerait l’entraide mutuelle. On peut expliquer honnêtement et simplement les choses, sur le pourquoi de la perte (maladie du bébé, décollement du placenta, etc… L’usage du mot « MORT » est important, de même que la notion définitive de la chose, que les choses soient claires pour l’enfant. Les enfants sont très intelligent, et comprennent les choses autrement que nous, adultes, conditionnés par notre culture que nous sommes. Évidemment, il y a pleins de manières de le dire avec douceur, sans les agresser non plus, mais les enfants ont besoin de la vérité, pour les protéger dans leur vie et leur imaginaire.

« Mon fils est devenu impossible après avoir entendu que Jésus voulait un petit ange au ciel, et que c’était pour celà qu’il était venu chercher sa petite soeur. Nous avons finit par comprendre qu’il voulait être sûr que Jésus ne trouverait rien d’angélique en lui et ne viendrait pas le chercher«  (page 307)

« L’enfant à besoin d’entendre que :

-Personne n’est responsable de la mort du bébé, personne ne lui a fait du mal.

-Lui ne mourra pas comme le bébé. On peut aussi dire que le bébé avait une maladie spéciale de petit bébé et que lui est trop grand et ne peut pas avoir cette maladie.

-Ses parents ne mourront pas comme le bébé. La peur de perdre ses parents est souvent la source majeure d’angoisse pour l’enfant. Même l’absence de la maison pour deux ou trois jours alimente les craintes de l’enfant. » (page 307)

Globalement, ce qui est important, c’est d’être vrai et honnête vis à vis de ses enfants (et je dirais même vis à vis de nous du coup), d’être toujours à l’écoute de leurs questions, de ne pas hésiter à leur dire simplement qu’on n’a pas de réponse, mais au moins accorder de l’attention à leurs demandes, de respecter leurs besoins dans les limites du possible (si par exemple un des enfants veut vraiment voir son petit frère ou sa petite soeur décédé, voire le toucher, c’est bien de ne pas dire non en bloc mais au moins d’y réfléchir… Si l’idée est vraiment inenvisageable pour les parents, les photos peuvent aussi aider. Les enfants ont souvent besoin de voir, de toucher. Mais dans tous les cas, expliquer le pourquoi de nos « non » surtout), de les laisser exprimer leurs émotions à leur manière (s’il dit être un peu triste pour le frère et beaucoup pour son chien, c’est SON ressentit) .

Même si ça reste difficile d’intellectualiser cette reflexion vis à vis de nos réactions à nos enfants … Car lorsque l’on perd un bébé, on a déjà notre propre douleur à gérer, et on se retrouve des fois juste dans l’incapacité de gérer quoique ce soit. En tout cas, il est normal qu’un enfant directement concerné par la mort de son frère ou de sa sœur exprime les choses à sa manière, et que parfois pour lui l’exprimer en mots est trop difficile tellement la situation est violente à vivre pour lui. Du coup cela peut se manifester à travers des comportement souvent mal tolérés, tels que l’agressivité, l’énurésie, les réveils la nuit, etc… L’auteur conseille dans ces cas de ne surtout pas chercher à remédier à ces comportements normaux dans ces situations, mais par contre de continuer à vivre la routine du quotidien afin de justement les stabiliser et les rassurer que la vie continue, que ses parents souriront à nouveau, que la vie reprend un rythme normal, même si effectivement les choses ne seront jamais plus pareilles, malgré tout, la vie reprend son court.

« Tout comme l’adulte, l’enfant a besoin qu’on essaie de le comprendre et qu’on ne le juge pas. »(page 319)

« L’enfant apprend à faire ses deuils en imitant ses proches. Plus la mort et le deuil apparaîtront comme des événements naturels dans la famille, plus l’enfant trouvera facile de les vivre et de les intégrer à la vie » (page 322)

Mais après, que fait-on ?

Le choix d’avoir un autre enfant après avoir vécu ce terrible stress est à la fois facile et difficile. On a envie, voire besoin de revenir à la vie et quelle meilleur manière a t’on qu’en refaisant un enfant ! Mais dans quelles conditions ? Comment revivre le moment M, celui où on a perdu notre bébé (moment de la grossesse, naissance, etc…) sans péter un plomb ?  

Certains ne veulent plus affronter la possibilité de cette douleur car même si effectivement le risque que ça arrive à nouveau est petit, « y passer » ne nous garantit malheureusement pas d’y échapper ensuite…

Vivre une grossesse « après ça » est très difficile. Je pense que l’enfant suivant s’invite dans notre corps quand nous sommes prêts à l’accueillir, parfois ça prend du temps mais ce temps est nécessaire pour ne pas tout mélanger, pour aussi nous laisser le temps de vivre notre deuil, de savoir dire un peu au revoir à l’enfant absent dans notre quotidien mais tellement présent dans notre cœur. Car ce futur bébé démarrera forcement sa vie avec un bout d’histoire pas facile à intégrer, car en ayant perdu un enfant, nous ne seront plus jamais le même parent. Ni mieux, ni moins bien, juste un autre.

Mais lorsque l’on se projette dans un autre bébé, forcement on voit les choses autrement, on a perdu cette innocence qui nous dit que ça n’arrive qu’aux autres, il est difficile de se projeter dans une grossesse heureuse tellement on a l’impression de ne tirer que du négatif de la précédente. Bref, ça n’est pas évident, et je crois qu’il y a autant de chemins que de personnes. En perdant un enfant, on perd l’illusion de la toute puissance maternelle qui a pouvoir de vie et de mort sur ses enfants

Et oui, en fin de compte on ne « donne » pas vraiment la vie, on est un relais dans toute cette histoire, malgré tout notre pouvoir est finalement assez restreint. Et je trouve vraiment dommage qu’actuellement, sans bassiner non plus les futurs parents de cette possibilité, on n’en parle pas.

Lorsque j’ai perdu mon fils, une collègue était enceinte et forcement a pris peur, en a parlé à son gynéco qui lui a dit que non non, c’était très très très rare, même pas un cas sur 10 000 donc pensez-vous, ça n’arrive qu’aux autres ! Quand on sait que la mortalité périnatale concerne 1% des naissances (en sachant qu’on y inclut les interruptions médicales de grossesse je précise, mais quand même, ça fait environ 5000 bébés par an, donc 10 000 parents !), je trouve ça grave que même les professionnels, soit disant pour protéger leurs patientes en viennent soit à mentir, soit à ne pas connaître les vrais chiffres ! Dans les deux cas c’est navrant. La mort est devenue un tel tabou qu’on en vient à l’annuler complètement de notre quotidien, du coup lorsque ça arrive on tombe des nues, alors qu’en réalité, en bientôt 4 années, j’ai constaté à vraiment CHAQUE FOIS que j’en parlais, que toute personne a au moins un proche (mère, grand mère, cousine, sœur, amie proche) à qui c’est arrivé. Donc finalement oui c’est rare, mais pas très très rare non plus.

Les enfants ont une grande intelligence, celle du cœur, hors de toutes les normes de respectabilité existantes.

Ma nièce de 5 ans lors de la mort de mon fils a dit une fois à ma mère, après m’avoir vu pleurer et que ma mère lui expliquait pourquoi je pleurais « mais Mamie, E. c’est mon cousin, et moi je l’aime ! »

Ma fille de bientôt 3 ans a trouvé il y a environ 6 mois une photo A4 de son frère. Elle est passée entre le stade où elle se promenait toute la journée avec, où elle la montrait à toutes les personnes venant chez nous (si je savais les personnes vraiment mal à l’aise je cachais la photo et elle n’y pensait généralement pas), elle parle parfois de son frère, a eu des moments où pendant 1h elle me montrait la photo en disant « bébé, yeux fermés, mort ??? »…  

Elle avait juste besoin d’entendre les vrais mots, peut être aussi de sentir cette tristesse que j’ai en moi, d’intégrer son grand frère dans son histoire, afin que le tabou ne soit pas là justement, qu’elle se sente libre de savoir ce qu’elle sait déjà : qu’elle est le premier enfant que j’élève, mais pas le premier dans mon corps ni dans mon cœur. Et ça, c’est essentiel !

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10 réflexions sur “Pour ceux qui précèdent et ceux qui suivent…

  1. C’est un très bel article pour un sujet qui doit être bien difficile pour toi d’aborder. Je trouve cela courageux d’y faire face, pour toi et pour ta famille. Tes mots m’ont émue et m’ont fait penser à ma grand-mère maternelle qui a perdu son premier enfant.

  2. Pingback: Artikeul-Roll pour les Vendredis Intellos > #1 « Sauterelle Box

  3. Je te mets ici mon commentaire laissé sur la page HC, parce que je n’arrivais pas à le publier sur ton blog : « merci beaucoup, chacun d’entre nous pourrait y être confronté un jour. Alors, il faut en parler. C’était ma crainte pendant ma grossesse, et ce que je craignais c’est de perdre tout l’espoir, tout l’imaginaire mis dans ce petit bonhomme qui grandissait en moi, comme tu le dis si bien. En plus d’être très interessant, ton article est très juste et plein d’espoir. Bravo de réussir à en parler, c’est vraiment courageux. »

  4. Pingback: De l’importance de l’attachement : exploration de ses balbutiements « Les Vendredis Intellos

  5. Pingback: De l’importance de l’attachement : exploration de ses balbutiements {mini-débrief} « Les Vendredis Intellos

  6. Mon fils Nohlan s’en envolé au paradis il y a un mois… J’ai besoin d’en parler, c’est vital ! J’ai pas envie que mon entourage l’oublis. Ça m’aide d’avantage à en parler, je sais que c’est bien pour moi, pour le papa mais aussi pour tous nos proches.
    Ce livre m’a été conseiller, et je crois que je vais surement le commander. J’ai besoin de sentir qu’il y a des mamans qui ont vécus des « drames » similaires, même si je ne le souhaite à personne ! J’ai créer un blog [www.lapetitemaryline.blogspot.com] pour exprimer ma douleur car les mots sortent mieux à l’écrit, et j’aimerais partager ce blog avec toutes ces mam’anges comme moi !

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