Ces rôles qu’on attribue aux frères et soeurs…

Peu de semaines s’écoulent sans que notre entourage nous délivre son expertise sur le caractère de nos enfants. Depuis la naissance de Minidoux, tout le monde (et même moi je l’avoue) s’ingénie à lui trouver ressemblances et différences avec son frère. De l’avis quasi-général, Grand doux est un intellectuel imaginatif, sensible et réfléchi, alors que Mini est tendre, têtu, casse-cou et tonique (à tel point que nous l’appelons parfois « prof de sport » ou Druss la légende). Cette catégorisation précoce est-elle vraiment raisonnable ? C’est  la question que je me pose après avoir lu le chapitre « Frères et sœurs dans leur rôle » extrait de Jalousies et rivalités entre frères et sœurs d’Adele Faber et Elaine Mazlish.

D’où vient ce besoin d’attribuer des étiquettes à nos enfants ? La volonté de leur donner une identité, la satisfaction d’avoir su déchiffrer leur personnalité, la reproduction de ce qui fut vécu dans sa propre fratrie… Je ne sais pas. Toujours est-il que nous n’avons pas conscience de restreindre leur champ des possibles en leur renvoyant une image stéréotypée. Minidoux est un bébé très vif ; son entourage l’imagine déjà en club de natation ou dévalant des pistes noires. En revanche, on me regarde toujours d’un air vague quand j’explique qu’il est également très attiré par les livres, comme si ça ne collait pas au personnage qu’on veut à tout prix lui attribuer.

Pourtant Faber et Mazlish expliquent qu’une fois les rôles distribués, les acteurs jouent leur personnage à la perfection et bien souvent jusqu’à l’excès. Par exemple, celui qui est considéré comme le « bon à rien » de la famille aura bien souvent tendance à en rajouter (« puisque mes parents me trouvent nul, ils ne vont pas être déçus ») au risque de graves conséquences sur sa vie. En revanche, celui qui a le rôle de l’enfant brillant souffrira de subir la pression parentale. Bien sûr, cette répartition attise les rivalités entre frères et sœurs : comment ne pas haïr « l’intellectuel » ou « le sportif » de la famille, quand tous les regards se portent sur lui…

Mais, au-delà des épineux rapports fraternels, cette distribution de rôles ne va pas aider l’enfant à préparer sa future vie d’adulte. En effet, Faber et Mazlish rappellent que dans, plus tard, les enfants devront assumer beaucoup de rôles : « Aimer et être aimé ; diriger et exécuter ; être sérieux et se laisser aller ; vivre dans le désordre et mettre de l’ordre. Pourquoi limiter certains enfants ? »

Ces deux auteurs reconnaissent que « certains enfants possèdent effectivement des dons naturels qu’il faut bien sûr reconnaître et encourager. Mais pas au détriment des frères et sœurs. Lorsqu’un enfant s’approprie le domaine de ses compétences particulières, prenons bien garde d’en exclure les autres enfants. Et assurons-nous que les autres ne s’en excluent pas eux-mêmes. Méfions-nous des déclarations du genre :  » C’est le musicien de la famille…  »  » C’est l’intellectuel de la famille…  »  » C’est le sportif de la famille…  »  » C’est l’artiste de la famille.  » Aucun enfant ne devrait avoir le droit d’accaparer aucun domaine d’activité humaine. Il faut dire clairement à nos enfants que les joies de l’étude, de la danse, du théâtre, de la poésie, du sport appartiennent à tout le monde, qu’elles ne sont pas réservées à ceux qui ont des facilités particulières. »

J’ai adoré lire cette dernière réflexion que je trouve particulièrement pertinente et qui dépasse les relations entre frères et sœurs. « La lecture, et tout ces machins, ce n’est pas mon truc » disent souvent les élèves, « ma fille n’est pas matheuse » disent leur parents. Cela veut simplement dire qu’ils se trouvent moins bons que les autres. Rien de plus, en tout cas rien qui ne justifie de bouder les livres ou de s’orienter dans une filière « sans maths ».  En effet, toutes ces activités font la richesse de l’humanité. En priver les enfants ou les amener à s’en priver eux-mêmes, au motif vaguement fallacieux du « don », n’est-ce pas les mutiler d’une partie de leur humanité ? Certaines connaissances se sont forgées au fil des générations, elles devraient être ouvertes à tous indépendamment des capacités. Les meilleurs deviendront peut-être de grands savants ou artistes, les autres se feront juste plaisir, ce qui n’est déjà pas si mal.

Pour moi, le seul rôle qui convient de donner à un enfant est celui d’expérimentateur. Pour comprendre le monde, mieux vaut le voir sous différents aspects : prendre à la fois le point de vue du savant et celui du poète en quelque sorte… Bien sûr, chaque enfant a une préférence, mais le temps de la spécialisation et de l’efficacité viendra à l’âge adulte (sur cette question, je vous renvoie à l’introduction du Bébé philosophe d’Alison Gopnik, dont je viens d’attaquer la lecture).

Faber et Mazlish prennent également l’exemple de l’apprentissage de la musique dans un passage que je trouve assez émouvant. Un des auteurs raconte la douleur ressentie quand ses propres parents décidèrent de lui faire arrêter ses leçons de piano au prétexte que sa sœur « musicienne de la famille » était plus douée que lui.  Ce passage m’a touchée car j’ai donné des leçons de musique et je témoigne que si certains enfants font des débuts plus « fracassants » que d’autres, cela ne présage pas de leur niveau quelques années plus tard. D’autres débutent plus modestement et deviennent en grandissant de très bons musiciens. Rien n’est joué au départ, à condition que parents et enseignants ne tirent pas de conclusions trop hâtives sur la non-capacité de l’enfant, générant un effet pygmalion à l’envers (des études ont montré que lorsque les professeurs trouvaient leurs élèves mauvais, ceux-ci finissaient par obtenir de mauvais résultats, j’en ai déjà parlé ici)…

La lecture de ce chapitre m’a donc convaincu d’être plus vigilante afin d’éviter le plus possible de donner à mes garçons de rôles préétablis. J’espère que nos efforts les aiderons un peu à se sentir proches en grandissant, et surtout qu’ils leur donneront la liberté d’être eux-mêmes…

Si l’approche d’Adele Faber et Elaine Mazlish vous séduit, je vous propose de lire le billet de Vaallos qui nous présente des techniques pour ne plus comparer ses enfants au quotidien.

Flo la souricette

4 réflexions sur “Ces rôles qu’on attribue aux frères et soeurs…

  1. Ce qui est très touchant avec les ouvrages de Faber & Mazlish est qu’ils s’adressent aussi bien aux parents que nous sommes qu’aux enfants qu’on a été… Je suis curieuse de lire ton commentaire!! Je file chez toi!

  2. Pingback: Aider nos enfants à devenir ce qu’ils veulent devenir [mini debrief] « Les Vendredis Intellos

  3. Pingback: [Groupe Parents 2.0 - Lyon] Les relations dans la fratrie | Le blog des Parents 2.0

  4. Pingback: Ces étiquettes qu’on colle à nos enfants et ados | Les Vendredis Intellos

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