Comment faire la loi…

2012, année électorale, je me suis penchée sur la question de l’éducation à la démocratie par le prisme de l’école.

Je me souviens qu’au collège et au lycée on nous disait qu’il fallait avoir un sens critique, libre-arbitre et tout et tout, tout en rentrant dans le rang… (c’est ma vision de la chose). Finalement mon éducation civique et plus largement politique est venue de mes parents et des nombreux débats familiaux qui animaient nos repas du soir.

J’ai lu deux textes du site de la Revue Pédagogique (les deux premiers de ma recherche Google « la démocratie à l’école »). Je suis un peu sceptique sur le discours ambivalent de ces deux textes. Du premier, j’en retire un rôle passif des élèves, toujours passifs, à qui on « Enseigne des connaissances, des savoirs », « inculque des valeurs » et on »éduque des comportements »… Nous sommes bien loin de la démocratie telle que théorisée par Freinet. Voici comment les enfants sont invités à participer à une « démocratie effective au sein de l’école« . Voici un extrait explicite de la « psychologie de l’éducation » (extrait plus large proposé par Mme Déjantée et depuis lequel je pense tirer plusieurs billets sur Freinet) :

« Le dispositif de la coopération est censé stimuler le développement moral et assurer l’éducation politique des élèves. il prend appui sur un élément matériel : le journal mural. Dans les « Techniques Freinet à l’école moderne » (Paris, A. Colin, 1964), il en donne des descriptions détaillées : «  Tous les lundis, nous affichons dans le couloir à la portée des enfants, notre journal mural. Sur une feuille de papier fort, de format 60*40, nous disposons, sous un bandeau en couleur dessiné par les enfants, quatre colonnes : Je critique – Je félicite- Je voudrais – J’ai réalisé. Un crayon est attaché au panneau pour que les enfants puissent, à n’importe quel moment, écrire librement ce qu’ils ont à dire. Il est interdit d’effacer. Toutes les inscriptions doivent être signées, ce qui élimine toutes les accusations de mouchardage. (…) Lorsque le membre d’une communauté dit publiquement ce qu’il a à dire, si grave cela soit-il, il doit être loué pour son courage moral et civique. ;A l’école Frein et, les deux dernières heures de la classe du samedi sont consacrées à la réunion hebdomadaire de la Coopérative (…) L’exposition hebdomadaire est comme le prélude à la séance coopérative qui va suivre. » Ainsi, à la fin de chaque semaine, les enfants font le bilan de leur semaine et discutent des commentaires écrits par les uns et les autres sur le journal mural. ce sont – affirme Freinet – de véritables hebdomadaires d’un Parlement d’enfants avec un président, des témoins, des plaidoyers. L’objectif n’est pas de sanctionner les coupables ou glorifier les vertueux mais d’élaborer une loi commune et de la faire respecter. Bref, il s’agit de faire vivre une démocratie effective à l’école.  »

Voilà donc un exemple de démocratie directe et vivante, au sein même de l’école. L’idée est très politique, je pense très inspirée par l’opinion communiste de Freinet. Mais au delà de l’idéologie, il me paraît tellement évident que la démocratie ne s’apprend qu’en la vivant, quand tous ses acteurs sont actifs en son sein!

Pourquoi est-il si difficile de l’appliquer concrètement au sein de l’école? Une réponse est apportée par le second texte des Cahiers Pédagogiques :

« Levons d’emblée une ambiguïté : si ce dossier associe les mots école et démocratie, ce n’est pas pour prétendre que chaque établissement scolaire fonctionnerait comme une minisociété démocratique. Non seulement enseignants et élèves ne sont pas soumis aux mêmes devoirs, mais ce qui fonde la relation pédagogique est précisément cette inégalité de statut qui permet la confrontation de l’élève avec le savoir. »

L’école n’est pas un lieu de démocratie, et rien ne semble bouger, non, c’est une institution hiérarchisée, figée dans ses principes, ses contradictions… même si l’article se conclut ainsi :

 » L’école est dans la démocratie et prépare les élèves à en devenir acteurs. Cela crée des obligations pour tous car, à l’école de la République, est-il imaginable pour les élèves et les familles que la démocratisation des savoirs et la formation des citoyens ne passe pas par des pratiques éducatives, pédagogiques et didactiques conformes aux valeurs de la démocratie ? »

Je pense qu’ils n’ont pas lu Freinet ni même imaginé qu’un citoyen ne se prépare pas juste en gobant des savoirs, mais bien en les appliquant, non?

Muuuum

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11 réflexions sur “Comment faire la loi…

  1. Plus j’en entend parler et plus je suis intéressée pas les méthodes Freinet. Merci pour cet article très intéressant. Je pense aussi que le sens civique ne s’apprend pas que dans les livres, mais surtout par l’éducation, (surtout familiale d’ailleurs, j’ai l’impression) mais l’école a aussi son rôle. (encore faut il que les décideurs lui en laisse la possibilité et les moyens…^^’)

  2. Elle a l’air vraiment stimulante cette pédagogie Freinet, j’ai vu il y a quelques années un documentaire « Ecole en France » où on voyait un maître faire fonctionner une classe « difficile » de cette façon, c’était assez impressionnant. Comme tu le rappelles si bien l’école devrait avoir pour but de former des citoyens et de permettre au élèves de « goûter »à la démocratie, alors que par définition la relation maître/élève est inégalitaire… Eduquer des citoyens, ce n’est pas seulement les faire débattre, ou leur faire copier des attitudes, mais aussi leur donner des connaissances qui leur permettront de faire des choix éclairés (ouh là là, tu me donnes pleins d’idées de post…). En bref, la question est quand même sacrément compliquée, d’autant plus que ni la volonté politique, ni l’air du temps où l’on prône « plus d’autorité » envers les enfants, ne vont pas forcément dans le sens de plus de démocratie à l’école… Merci en tout cas pour cet article intéressant !

    • bien entendu les connaissances sont indispensables pour comprendre le fonctionnement de notre société, mais vivre et participer à une démocratie permet d’avoir envie d’être un citoyen! Moi aussi je trouve cette pédagogie stimulante!

  3. On appréciera le contresens entre « Non seulement enseignants et élèves ne sont pas soumis aux mêmes devoirs, mais ce qui fonde la relation pédagogique est précisément cette inégalité de statut qui permet la confrontation de l’élève avec le savoir. » et « L’école est dans la démocratie et prépare les élèves à en devenir acteurs. » … Comment peut-on parler de démocratie, d’égalité si chacun n’est pas soumis aux mêmes devoirs ?

  4. Dans l’école de ma fille, il y a deux « instances » de discussion et de régulation entre les élèves : une assemblée de classe et une assemblée d’école, toutes les 2 hebdomadaires.
    Elle permet notamment aux enfants de régler (ou de tenter de régler) leurs conflits entre eux, de parler de ce qui va / ne va pas à l’école, de proposer des choses, et certaines décisions relatives à la vie de la classe ou de l’école sont prises en assemblée.
    Outre l’intérêt pratique à court terme pour la vie de groupe (apaiser les conflits, adapter les fonctionnements de façon continue pour que cela se passe au mieux, intégrer les règles de vie en commun…), je trouve que c’est un bon outil d’initiation à la démocratie, et cela place l’enfant en position d’expérimenter ce qu’on essaie de lui transmettre quant à son futur rôle de citoyen.
    Et c’est aussi intéressant du point de vue des apprentissages scolaires (ils apprennent à s’exprimer à l’oral, argumenter, etc.).

    • Merci Prune de ton témoignage. Ca me conforte dans l’idée que ce n’est pas utopiste mais que quand l’équipe pédagogique s’en donne la peine, ça fonctionne! Ta fille est dans une école publique ou une autre école? comment vit-elle cette démocratie scolaire?

      • Elle est dans une école nouvelle ;-)
        Ma fille est en petite section, pour l’instant elle n’en dit pas grand chose, mais l’instit m’a dit qu’elle était déjà intervenu en assemblée de classe. L’assemblée d’école lui fait peur j’ai l’iimpression, parce qu’il y a trop de monde. Les maternelles n’assistent qu’au début de toute façon parce que c’est un peu long pour eux.
        Pour nous c’était quelque chose qui nous avait plu dans le projet de l’école parce que dans la continuité de ce qu’on pratique à la maison : quant il y a un problème on en parle, on écoute les arguments des uns et des autres, et on essaie de trouver des compromis. Et pour une enfant de 3 ans 1/2, je trouve qu’elle a bien pigé le principe.

  5. Merci de ta contribution fort intéressante… Je pense qu’il est nécessaire de dissocier comme tu l’as fait deux choses: la démocratie en tant qu’objet théorique d’enseignement (dans le cadre de l’instruction civique par exemple) et la démocratie en tant que pratique (également enseignée)…
    Dans le premier cas, on assiste (à mon avis) en partie à une forme de survivance d’une des missions de l’école de Jules Ferry, à savoir la mission patriotique qui visait (dans un contexte de grandes tensions avec l’Allemagne d’avant 1ère guère mondiale) à remplacer la religion catholique par la « religion d’état » (idôlatrie de la mère patrie, etc…).
    Dans le second cas, on cherche à faire faire aux enfants l’expérience de la démocratie, et on se situe plus en continuité des mouvements de l’éducation nouvelle (comme tu en parles très bien dans l’exemple de Freinet)…Ceci correspond aussi aux revendications post-soixante-huitarde qui militait pour la démocratie étudiante/lycéenne (les délégués de classe en sont un exemple)…
    Il est donc clair que les objectifs de l’un n’équivalent pas les objectifs de l’autre…
    Ceci étant, je terminerai en tempérant un tout petit peu la vision méliorative de l’enseignement de la démocratie tel qu’en parle Freinet: l’instit de l’APA nous a dit avoir mis en place un dispositif qui ressemble assez à la réunion hebdomadaire telle que l’envisageait Freinet… aux dires de l’APA, cette expression de la démocratie enfantine fut bien vite détournée au profit d’un procès public des mauvais élèves et d’une glorification des bons… le tout sous la houlette du maître… Je ne sais pas exactement ce qu’il en retourne, mais je pense que tout outil à l’intention aussi louable soit-il, ne peut réellement l’être que dans des mains bienveillantes…

  6. Pingback: Le rôle des parents : accompagner les enfants sur le chemin vers l’autonomie {mini-débrief} « Les Vendredis Intellos

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