La douleur de l’enfantement, héritière de nos schémas culturels

Nous vivons dans une société qui refuse la douleur, qui ne veut pas la voir, ni la sentir […] Dès que nous avons mal quelque part, nous cherchons un sédatif sans même nous poser la question : pouvons-nous vivre un peu avec cette sensation désagréable ?

En France, il existe un cadre législatif comportant un certain nombre de textes de loi prouvant que le sujet de la douleur est pris en compte dans la politique de santé.

[…]

Il en résulte un abaissement progressif du seuil de perception de la douleur et surtout le réflexe de la fuir, de la craindre, de la nier plutôt que d’aller à sa rencontre et de l’accepter. L’augmentation de la consommation d’antalgiques entraîne une diminution du seuil d’acceptation de la douleur. Lors de séances de préparation à la naissance, quand je questionne des femmes en leur demandant si elles ont déjà éprouvé de la douleur, la réponse est souvent négative : quand elles ont mal, elles prennent un cachet. Elles ne se rendent pas compte que cela les rend encore plus sensibles à la moindre douleur. Faire face à la douleur n’est plus du ressort de l’individu mais du soignant qui est censé pouvoir la soulager. L’individu perd son autonomie, sa responsabilité face à la douleur et perd également le sens qu’il aurait pu lui donner. […]

Bien sûr, je ne remets pas en question le fait de prendre un sédatif pour soulager une douleur trop violente, une douleur chronique, ou une douleur provoquée par un geste médical. Je pose simplement la question sur les conséquences de ce qui est une évidence pour bien des gens : douleur, si petite soit-elle, égale recours au médicament.

Je ne dis pas non plus que tout le monde agit comme cela. Mais je reste persuadée que les femmes qui ne font pas appel à des antalgiques dans leur quotidien, possèdent déjà des outils qui leur permettent de s’adapter à la douleur. Elles n’ont pas conscience qu’elles se préparent déjà à l’accouchement.

« J’accouche bientôt et j’ai peur de la douleur », pages 31 à 32, Maïtie Trelaün

Ceci est un extrait du chapitre 1 de ce livre, intitulé « De la douleur ».

Je commence actuellement le chapitre 2 sur la physiologie de l’enfantement et de la naissance, le rôle des hormones naturelles qui font progresser le travail si on les laisse agir… Bref, j’ai vraiment hâte de lire la suite de ce livre qui me parle de plus en plus ! Et je vous en reparlerai certainement.

Pour autant, ce 1er chapitre n’est pas inutile car il rappelle les causes sociétales, religieuses et familiales de l’appréhension que chaque individu a de la douleur. Ce sont des considérations non négligeables pour qui veut comprendre sa douleur et envisager d’y répondre autrement.

En ce qui concerne les causes sociétales, cet extrait m’a particulièrement touchée. J’ai réfléchi à ma relation aux médicaments, et plus particulièrement aux anti-douleurs.

J’ai été élevée selon les principes des textes de loi susmentionnés, toute douleur doit pouvoir être soulagée. Y compris concernant l’enfantement : à quoi cela sert-il de souffrir « pour le fun », en quelque sorte ? C’est d’ailleurs ce que j’ai répondu à l’anesthésiste, lors du rendez-vous au 8e mois de ma 1ère grossesse : à la question « pensez-vous prendre la péridurale ? », j’ai répondu « oui, je vois pas l’intérêt de souffrir pour le plaisir ». Je crois qu’aucune phrase ne pouvait faire plus plaisir à un anesthésiste !!!

Depuis, j’ai beaucoup cheminé.

Déjà, la grossesse m’a obligée à repenser ma consommation de médicaments… qui n’était pas phénoménale non plus, faut pas exagérer ! Mais c’est vrai que je ne réfléchissais pas très longtemps avant de prendre un Doliprane, si j’estimais que cela pouvait me soulager. Je me souviendrais toujours de la méga pharyngite que j’ai subie pendant le 1er trimestre de ma grossesse : je n’ai jamais eu aussi mal à la gorge de ma vie ! C’était vraiment insoutenable, même la simple déglutition me faisait grimacer, alors c’était vraiment un supplice en cette période de Noël où l’on passait l’essentiel de notre temps à manger. J’ai testé des pastilles homéopathiques qui marchaient pas mal – mais jamais autant que l’analgésie totale procurée par les anti-inflammatoires que je prenais habituellement dans ce cas. J’ai tenté l’eau chaude additionnée de miel et de citron… c’était moins mauvais à boire que je ne pensais mais pas très efficace… Bref, j’ai souffert quoi !!! Cela s’est ensuite poursuivi avec un mal de dos, au niveau du sacrum plus précisément, qui ne m’a pas quittée pendant 9 mois, allant parfois jusqu’à me faire pleurer lorsque je me trouvais en position allongée. Là encore, j’ai dû apprendre à gérer, un peu, à soulager autrement que par les anti-inflammatoires, aussi – notamment grâce à l’ostéopathie, même si rien n’a eu d’effet miraculeux.

Mais sans que je m’en rende compte, ou peut-être parce que je n’en ai pas vraiment eu besoin depuis, j’ai l’impression que mes réflexes médicamenteux ont évolué. J’ai l’impression de prendre moins de médicaments qu’avant cette grossesse – je n’en prends à vrai dire quasiment plus. Ma pharmacie domestique se vide à vue d’œil, au fur et à mesure que les boîtes se périment. Du coup, lorsque j’ai besoin de quelque chose, je n’ai plus rien sous la main. Et je remplace peu à peu, notamment pour soulager mon fils, ces boîtes blanches par de petits tubes bleus homéopathiques.

 

douleur-femme-accouchant.jpg

L’accouchement physiologique que j’envisage pour cette 2nde grossesse passe, pour que les conditions de la physiologie soient réunies, par une absence d’analgésie péridurale – mais par un faisceau d’autres moyens pour soulager la douleur de l’enfantement : positions, respiration, sons, massages, bain chaud, points de compression, etc (en tous cas j’espère que ça marche !!!). Même si j’aurais toujours le choix d’y avoir recours à tout moment. Mais lorsque j’explique à certaines personnes qui m’entourent en quoi cela va consister (grosso modo), elles me regardent avec des yeux ronds à l’idée que je veuille, volontairement, me passer de péridurale. C’est d’ailleurs ce que je devais faire moi aussi, mais intérieurement parce que je suis polie, lorsque des femmes m’expliquaient avoir accouché par 3 fois sans péridurale, et ce par choix. Pour moi, cela relevait d’une idéologie un peu extrémiste, comme ces femmes très croyantes dont parle également Maïtie Trelaün dans ce chapitre 1, qui semblaient vouloir retenir la douleur à chaque contraction et l’exprimer très fortement, comme pour mieux se soumettre à leur Dieu en « enfantant dans la douleur », ainsi que le prédit (l’ordonne ?) la Bible.

J’évolue en fin de compte. Et même si c’est d’une platitude convenue, ma grossesse et ma maternité m’ont fait mûrir et m’ouvrir à beaucoup de choses.

Parmi elles, il y a la gestion de la douleur et sa place dans ma vie.

Madame Sioux

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11 réflexions sur “La douleur de l’enfantement, héritière de nos schémas culturels

  1. Super ce bouquin!
    J’ai encore en tête les paroles de la sage-femme à mon accouchement. A un moment, j’ai commencé à gémir, ça m’aidait à canaliser la douleur. Je sais qu’elle pensait bien faire mais j’ai eu droit à un « ah non! montrez moi que vous gérez! » sur un ton qui m’a sembler bien sec. Pourtant, elle était vraiment gentille, mais elle ne supportait pas que je gémisse (bizarre pour une sage-femme, à la réflexion…)

    • Non, pas bizarre : 80% des accouchements se font sous péridurale, du coup même les sf ne sont plus habituées à voir une femme avoir (très) mal lors de l’accouchement. C’est terrible, mais c’est la triste réalité…

  2. Quand je pense à ce que j’ai fait trembler les murs à la naissance de PMH…. les voisins doivent s’en souvenir.. (AAD). bon ben au final, je crois qu’au final, j’en ai bien profité pour crier tout ce que j’avais retenu les 26 ans précédents!!!

  3. Lors de ma première grossesse une sage-femme m’avait dit qu’actuellement la plupart des sages-femmes ne savent pas faire fasse à la douleur et ne savent pas comment aider leur patiente à part en leur proposant la péridurale.
    Pour mon premier accouchement j’ai été assisté par une élève sage-femme en troisième année, j’étais quand même le premier accouchement naturel qu’elle voyait en trois ans de formation. C’était en 2007, il n’y a pas si longtemps… D’ailleurs pour l’anecdote j’étais vu comme une héroïne à la maternité pour la naissance de ma première car j’avais accouché naturellement par voie basse sans aucun analgésique d’un bébé de 4Kg400. Un peu plus tard une gynéco m’a quand même dit que si elle avait su cela, j’aurai eu le droit a une césarienne d’office ?!!! Ces histoires d’accouchements et de césariennes me font toujours enrager, idem quand je vois l’article de laetibidule, césarienne or not césarienne !! On enlève le droit à la femme d’être pleinement actrice de son accouchement, comme si nous n’en étions pas capable. Mesdames nous ne sommes pas des poupées en sucre!!!
    Heu… je m’emballe….

  4. Il me semble qu’il y a deux facteurs essentiels pour être pleinement actrice de son accouchement:
    – être déterminée dans son choix d’accouchement naturel en faisant confiance à son corps et son bébé
    – avoir une équipe médicale qui nous soutient et comprend notre projet de naissance.
    En effet quand on refuse la péridurale on passe pour une wonder woman; le problème c’est que le corps médical n’a plus l’habitude de la douleur et des cris ( ce sont les propos de la sage-femme qui m’a accouchée il y a 4 semaines).
    Mais un accouchement « naturel » c’est plus long, plus risqué, plus embêtant (toujours les propos de ma sage-femme) pour les gynéco en cas de soucis.
    Nous sommes clairement orientées pendant notre grossesse, jusqu’à cette consultation avec l’anesthésiste qui fait l’apologie de la péri.
    Alors que cette douleur (et quelle douleur…) s’oublie dès ses premiers instants de vie. Et quelle fierté après!

  5. Il s’agit pour l’être humain et la femme qui accouche de faire la différence entre « douleur » et « souffrance ».
    Car oui l’accouchement est douloureux mais cette douleur à un sens, c’est l’absence de sens qui engendre la souffrance.
    Comme disait la sage-femme qui m’a suivi; « quand on sait qu’une contraction à un début, un milieu et une fin et qu’elle dure au max 2 minutes et qu’on peut se relâcher même quelques secondes entre deux, on vit beaucoup mieux la douleur ! »
    Il faudrait aider les futures mamans à mieux se connaître et à se faire confiance !

  6. Je voulais apporter un témoignage ambivalent, différent. J’ai volontairement suivi des cours de préparation à l’accouchement naturel, sans péridurale. Mais j’ai vu l’anesthésiste, et tant mieux car vu la situation j’aurais pu finir au bloc. Au bout de 22 heures de contractions, j’ai craqué, la douleur devenait souffrance. J’ai regretté à 1h30 d’accoucher, d’avoir ré-appuyé sur le bouton, seule, parceque la sage-femme (qui venait de prendre son poste) ne m’a donné comme seule info : « si vous n’appuyez pas vous allez retrouver des contractions 10 fois plus douloureuses que celles que vous avez quitté. » J’étais dilatée à 8… j’ai un peu senti passer mon bébé, mais je ne faisais pas le lien entre cette grosse « rape » et le passage du bébé… le début et la suite sur mon blog. Oui la péridurale est un outil au service de la femme et de sa gestion de la douleur. Je crois que nous sommes aussi toutes suffisamment responsables pour l’utiliser ou non. Le problème finalement c’est la formation du personnel soignant et l’information des femmes…

  7. Pingback: Comme la société acceuille-t-elle les mamans ? « Les Vendredis Intellos

  8. Merci! Merci pour ce billet!
    Nous sommes donc nombreux à nous interroger sur ce sujet!

    J’encourage chacun(e) à faire ce cheminement. Je l’ai fait (je ne suis pourtant pas bien courageuse) et c’est merveilleux!

    Après une péri+mégaépisiotomie mal vécue pour mon bb1, j’ai entamé pour bb2 un vrai travail sur la douleur (j’ai suivi une prépa haptonomique à la naissance)…
    Au final je trouve anormal de laisser un équipe médicale se charger de vous faire accoucher alors que c’est quand même un acte très personnel et dont on a envie d’être un minimum l’actrice principale (ou 2nd rôle… c’est bb le 1er rôle)!

    Le livre cité est formidable.
    Au bout du compte, j’ai pu accoucher comme je le voulais: de manière physiologique. Je précise toutefois que mon accouchement n’a pas duré une éternité…
    C’était une formidable expérience: il faut se dire que chaque contraction nous rapproche du but, et puis j’ai pris une leçon magistrale de « LACHER PRISE », moi la fille qui a besoin de tout paramétrer pour prendre la moindre décision (je suis « LA » fille qui commande après toute la tablée au resto et qui en plus rappelle le pauvre serveur pour finalement changer la commande 5min après…).
    C’est le maître mot, il faut tout lâcher, se laisser porter par sa nature de « femelle ». Pas la peine de lutter contre la douleur, elle est trop forte pour pouvoir lui résister, se laisser emporter, sentir son bébé descendre, avoir l’impression qu’on va mourir tout en sentant qu’on n’a jamais été plus vivante!
    J’ai eu le sentiment d’être dans une autre monde à l’espace temps distordu (non je ne me drogue pas!).
    C’est trèèèèès douloureux mais quelle fierté, quelle joie de se sentir infiniment vivante, c’était une expérience très intime et forte avec mon homme (pas facile d’assumer pour moi de savoir après coup qu’il m’a entendu meugler – mais lui, il est si fier de moi, il a vu la vie naître pour de vrai). J’ai appris tellement de choses sur moi-même, sur la vie-la mort, et je l’ai appris avec mes tripes pas avec mon cerveau!!

    Je suis intarissable sur ce sujet alors j’arrête mon propos peu cohérent mais passionné…
    Bon accouchement à toi Mme SIOUX.

  9. Pingback: Le débriefing de Mme Déjantée Déc. 2011 : La société des individus Partie 1 « Les Vendredis Intellos

  10. Pingback: Accoucher, une affaire de couple ? | Les Vendredis Intellos

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