De la reconquête de l’allaitement après le féminisme

Cette semaine, je partage avec vous des extraits du témoignage d’une femme devenue mère en 1986. C’est paru dans Mémoires lactées, ouvrage collectif dirigé par Philippe Gillet, revue Autrement, série Mutations/Mangeurs, 1994, numéro 143. Je vous le livre presque sans aucune remarque de ma part.

Je fais partie des générations de femmes interdites de maternage. Mes amies de jeunesse entachaient de défiance leur lien avec leur enfant des avant sa naissance. Crèche à trois semaines sans nécessité, dressage à la débrouille dès les premiers mois, honte des bouffées de compassion et, systématique ou presque : le refus d’allaiter.

[…]

Avec les tardives années 70 s’en étaient allées les certitudes et même les rêveries. Les femmes phalliques déposaient leurs armes ; le continent noir (NDLR : le genre féminin) cessait de revendiquer son implacable altérité.

[…]

On a beaucoup dit que, pour les féministes d’avant-guerre, biberon rimait avec libération. C’était vrai jusqu’aux années 50 [où seul le lait de femme se procurait sans ticket]. Ensuite, je n’ai pas trouvé trace en France d’une pensée théorique féministe concernant l’allaitement. […] Les plus radicales des militantes, ou les plus blessées, ont refusé la maternité. Les autres ont accommodé leur vie privée en regard du politique en s’interdisant dans des proportions variables la fusion avec l’enfant.

Ainsi, pour être une femme, une vraie, il fallait se libérer de son bébé le plus vite possible. Un peu de cette pensée perdure encore dans nos esprits, puisqu’il est de bon ton de ne pas rester au foyer trop longtemps après l’accouchement, de ne pas trop prendre à bras les enfants de quelques semaines… de ne pas les allaiter au-delà de six mois (quand l’OMS recommande deux ans et que le sevrage dit naturel intervient après deux ans).

L’une des conséquences, c’est qu’il était très compliqué, après toutes ces années de féminisme intégriste, de trouver des personnes compétentes pour aider un allaitement, puisque personne n’allaitait et qu’il fallait, pour être une femme libre, refuser ce lien mètre-enfant bien trop physique et chronophage.

Quand ma fille est née, en 1986, les bébés avaient la cote. Je l’allaitai onze mois et onze jours. Cet allaitement […] était somme toute socialement acceptable. Pourtant, cette reconquête n’allait pas de soi. […] Il m’a fallu opposer le front du buffle à la guérilla mouchetée menée par le personnel de la maternité pour m’éduquer. Tous approuvaient l’allaitement, credo de base qui ne méritait pas réflexion. Mais leurs méthodes me semblaient tout ignorer de la biologie et je dirais du plaisir, qui ont partie liée dans cette affaire.

A leurs interdits quantitatifs, à leurs prévisions alarmistes, j’opposais faiblement mon savoir tout neuf de béotienne sur la physiologie de la lactation. Le soir, [j’étais] laminée par les remarques qui, sur le mode plaisant, me renvoyaient l’image d’une originale un peu fêlée […]. La nuit, je gardais ma fille lovée contre moi, moitié dormant moitié tétant, malgré la nounou de nuit qui voulait la rapter pour mon bien. Elle la nourrirait, me dit-elle, au biberon appelé innocemment « de complément » […].

Cette femme raconte donc ce qui se passait pour elle en 1986. Mais combien de femmes, aujourd’hui encore, pourraient faire le même récit de leur séjour à la maternité ?

Cécilie

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9 réflexions sur “De la reconquête de l’allaitement après le féminisme

  1. Pingback: Allaiter après le féminisme : « Cette reconquête n’allait pas de soi » | Histoires de nombril

  2. Pour ma part, ma puce n’a pas su téter au début et donc ma montée de lait n’est pas arrivée, s’est enchaîné un cycle infernal, on ne m’a proposé le tire lait que tardivement mais j’ai le sentiment que le mal était fait, elle tétait il n’y avait rien, ça ne motive pas, et moi si j’avais su… Puis j’ai oscillé entre le jour des puéricultrices très jeunes qui s’investissaient dans la mesure du temps qu’elles pouvaient m’accorder pour aider ma puce à trouver la bonne position pour y arriver et la rstimuler pour qu’elle tète, et la nuit des « anciennes » qui me mettaient une pression d’enfer en me disant qu’elle n’arrivait pas à téter et me stressait sur le poids de naissance qu’elle devait absolument reprendre, au final complément et allaitement complètement foiré; Je ne pourrai jamais oublier cette phrase qui m’a fait si mal me disant que mon bébé qui dormait beaucoup ne mangeait pas parce qu’il était trop épuisé, et qu’il était trop épuisé parce qu’il ne mangeait pas. J’ai mal en écrivant ça et j’en pleure, je ne sais pas si je pourrai renouveler l’expérience… Quand je lis les témoignages des allaitements des autres, je me dis que je n’ai pas vraiment allaité ma puce en fait…

  3. Merci pour cet extrait, vraiment très questionnant… Le problème des liens entre féminismes et allaitement me remue énormément en ce moment, c’est une des raisons pour laquelle je t’avais proposé un débrief sur le thème et que je lis avec autant de plaisir ta contribution… Comme je te disais hier sur Twitter, je pense avoir trouvé quelqu’un pour nous en parler de manière plus approfondie… J’espère qu’elle saura lever pour nous le voile sur le pourquoi du comment des liens de mésalliance qui se sont tissés au fil des années en France entre les féministes et la pratique de l’allaitement maternel et des alternatives que peut être d’autres pays y ont trouvé…

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