L’évaluation : quelque chose de pourri au royaume de l’école ?

Une évaluation dans Harry potter

A l’école, l’évaluation est un mot qui fait souvent peur. Sous ce vocable se profile d’inquiétants spectres : sélection sociale précoce, classement, injustice, compétition …. Force est de constater que dés lors qu’il s’agit d’évaluation scolaire, on constate un malaise certain.

 – Malaise chaque année lors de la passation des évaluations nationales CE1/ CM2

– Malaise des parents d’élève qui reçoivent un épais livret scolaire pour leur enfant de 3 ans -Malaise du Pitchoun de moyenne section au cahier orné de bonhommes qui font la gueule.

 – Malaise dus au projet d’évaluer et rémunérer les professeurs « au mérite », en prenant compte les résultats obtenus pas leurs élèves.

-Malaise, et tollé justifié d’avant le nouveau projet d’évaluation des élèves de GS.

Avant toute chose, je tiens à préciser que ne suis pas une grande spécialiste de pédagogie, mon bagage se résumant à quelques cours à feu l’IUFM. Je m’interroge ici d’abord  en tant que parent d’élève et citoyenne. Je voulais à l’origine vous parler simplement de l’effet négatif des notes sur les apprentissages, suite à un article dégoté sur le site du café pédagogique. Puis la presse a parlé mercredi du projet d’évaluation des élèves de fin d’école maternelle. Ces deux lectures m’ont fait réagir : l’évaluation est-elle en train de devenir une menace pour les élèves ?

Sachons tout d’abord de quoi l’on parle. Les pédagogues distinguent 3 types d’évaluation : diagnostique, formative et sommative. Tout d’abord avec l’évaluation diagnostique, il s’agit pour l’enseignant de prendre connaissance les connaissances des élèves sur un sujet avant de leur proposer une séquence d’enseignement. L’évaluation formative, elle, a pour objet d’aider les apprenants à progresser. Enfin, l’évaluation sommative préside à l’octroi de diplômes et certificats, ou encore à la réussite d’un concours.

J’ai lu avec intérêt sur le site du café pédagogique une présentation du livre L’évaluation, une menace ? par un de ses directeurs, Fabrizio Butera, qui démonte la pratique de la notation dans l’enseignement. Lorsqu’on lui demande si la notation ne comporte tout de même pas quelques effets positifs, ce chercheur répond : «Positifs pour l’apprentissage ? Non. Positif pour la motivation à apprendre ? Non plus. Ce n’est pas un parti pris : il n’y en a pas.».

Mais quels sont donc les effets délétères de ce type d’évaluation ?

– Celui qui reçoit une mauvaise note se sent humilié. De tels sentiments handicapent la performance intellectuelle. L’entourage, en particulier familial, accorde une grande importance aux notes et a souvent tendance à identifier l’élève à ses notes sans prendre en compte ses véritables motivations (« Tu es littéraire puisque tu as eu 15 en français », « Avec ton 3 en maths tu ne dois pas avoir un esprit bien logique »). L’élève, même celui qui obtient d’excellentes notes, est enfermé dans une case, alors même que sa personnalité est en construction. L’évaluation est sensible car si elle prétend ne juger que le travail fourni, c’est toujours la personne qui se sent jugée (par exemple, quel enseignant est tout à fait serein lors de la visite de son inspecteur ?). Comment ne pas penser alors au terrible rapport sur le suicide des enfants ?

– Les notes n’ont que l’apparence de la partialité : Les résultats obtenus par un élève dans une matière lui procurent une réputation qui tend à contaminer, par « effet de halo », l’évaluation qu’il reçoit dans les autres matières (par exemple un élève bon en français sera jugé de façon plus bienveillante en maths qu’un élève mauvais en français). Qui peut également prétendre que l’origine sociale de l’élève n’a pas jamais d’incidence sur sa note ? En outre, le professeur confronté à un paquet de copies tend à mettre un certain pourcentage de bonnes et mauvaises notes, indépendamment des qualités réelles des tests. Inconsciemment, le correcteur tend à trier son tas de copies en trois, les bonnes, les moyennes, les mauvaises copies, sur le modèle d’une courbe en cloche : c’est la constante macabre.

Les notes incitent les élèves à l’opportunisme et focalisent leur attention sur les stratégies permettant d’obtenir une bonne note au détriment du fond (travailler les exercices à plus fort coefficient, reprendre les opinions du professeur dans l’espoir de lui plaire…). La notation favorise les comportements malhonnêtes comme la triche. Elle contribue à une mauvaise ambiance de classe en exacerbant jalousies et rivalités, (que celui qui n’a jamais connu l’ambiance plombée instaurée par le professeur qui rend son paquet de copies classé de la meilleure à la plus mauvaise note lève le doigt). Elle n’aide pas à former des citoyens mais des individus isolés en compétition.

-Pire, la notation influence le contenu de l’enseignement. Le danger est de ne plus enseigner que ce qui est traduisible en note, au détriment d’une pédagogie favorisant la compréhension du fond. C’est l’effet que les anglo-saxons ont mis en relief sous le terme «teaching to the test».

Pourtant les notes perdurent, parfois défendues par les enseignants, parfois réclamées par les élèves et leurs parents (à qui elles fournissent un indicatif chiffré de la « performance » de leur enfant). En primaire, la notation chiffrée se raréfie au profit de l’évaluation par compétences (pour ceux qui n’auraient pas d’enfants scolarisés, ce sont les formulations du type « lire seul, à haute voix, un texte comprenant des mots connus et inconnus» qui, au passage, transforment le traditionnel bulletin scolaire en somme indigeste). Mais les notes réapparaissent souvent en CM1/CM2 au motif de «préparer les élèves au collège ». Personnellement, je ne vois pas comment le fait de confronter des enfants à la partialité et à la catégorisation constitue une bonne préparation à l’enseignement secondaire. Pour avoir moi-même mis des notes en CM (on apprend en faisant des erreurs…), j’ai constaté qu’ils s’habituaient en effet très vite à calculer leur moyenne et à exiger au moins la note 10 (« Maîtresse, 10, ça passe ?! »)…

Si les plus petites classes échappent en général aux notes, certaines tares reprochées à l’évaluation chiffrée se retrouvent aussi dans l’évaluation par compétence à laquelle nous soumettons les élèves de primaire. L’évaluation, selon les termes consacrés « non acquis, en cours d’acquisition, à renforcer, acquis », se rapproche finalement d’une note sur 4 dans l’esprit de beaucoup. Je suis frappée de voir le stress de certains élèves dès 5 ou 6 ans dés lors que l’on prononce le mot contrôle ou évaluation.

Comment ignorer également la pression sur les enseignants engendrée par les attentes hiérarchiques ou parentales ? Pression qui peut conduire à pervertir le contenu de l’enseignement vers la dérive du « teaching to the test ». Gageons que, dans un tel système, des compétences comme la coopéret,  débattre en affutant ses arguments,  travailler en équipe risquent d’être des grandes perdantes (où sont-elles, par exemple, dans les évaluations nationales CE1/CM2 ?).

Or, les compétences difficilement évaluables sont souvent les plus importantes pour la réussite scolaire : les véritables bons élèves ne sont-ils pas ceux qui peuvent opérer transfert d’une compétence d’une matière à l’autre, ceux qui font preuve d’autonomie et de réflexivité par rapport à leur propre travail ?

Au fond, j’ai bien peur que dans l’éducation nationale se profile une évaluation domination/contrôle social. Que penser notamment des expérimentations sur les livrets électroniques de compétences ? Ils ont pour certains un petit goût des livrets ouvriers du 19ème. L’ambition proclamée d’aide aux élèves et de repérage des difficultés cache mal une volonté de contrôle social, d’où le tollé déclenché par le projet d’évaluer par un outil national les élèves de 5 ans (non obligatoire, certes, mais pour combien de temps ?). Comme remarque le psychiatre M. Tisseron dans l’interview ici, tous les professionnels de santé savent que ce type d’évaluation est dommageable pour les enfants. Comment peut-on affirmer que le fait pour un bambin d’être classé à « haut risque » n’aura pas d’incidence sur la construction de sa future personnalité ? Sur ce blog on a déjà dénoncé le danger qu’il y a à enfermer nos enfants dans des cases : je vous renvoie aux articles d’Aubergine divine et Maman Sioux.

Pourtant, l’évaluation est nécessaire. Elle l’est pour l’enseignant qui doit mesurer les effets de son travail, pour la hiérarchie comptable du bon emploi de l’argent du contribuable, pour les parents et les élèves qui veulent constater leur évolution. Cependant, à l’école primaire, l’évaluation devrait avant tout être formative, puisque diplômes et concours ne viendront que bien plus tard. Dans un mode idéal, elle ne serait plus une plaie ou une contrainte mais une aide à l’apprentissage.

Comment alors mettre l’évaluation au service des apprentissages ? Expliquer aux élèves, mêmes très petits, les objectifs de chaque évaluation est un moyen d’éviter le jeu des devinettes. Par exemple, demander aux enfants « d’inventer » des questions de test peut-être une façon de vérifier leur compréhension. Peut-être devrions-nous développer des pratiques d’auto-évaluation afin que les élèves s’approprient ces objectifs et entrent dans une démarche réflexive par rapport à leur travail. Ainsi, une chercheuse souligne que« l’auto-évaluation, par conséquent, n’est pas qu’une pratique d’évaluation ; c’est aussi une activité d’apprentissage. C’est une manière d’encourager les élèves à réfléchir sur ce qu’ils ont appris, à chercher les moyens d’améliorer leur apprentissage, et à planifier ce qui leur permettra de progresser en tant qu’apprenants et d’atteindre leurs objectifs. […] En tant que telle, elle comprend des compétences en termes de gestion du temps, de négociation, de communication – avec les enseignants et avec les pairs – et d’autodiscipline, en plus de la réflexivité, de l’esprit critique et de l’évaluation » (P. Broadfoot (2007 ) repris dans un dossier de l’INRP ici ). De même, dans un monde idéal, les élèves devraient avoir l’opportunité de passer le test dés lors qu’ils s’estiment prêts, et à pouvoir le repasser en cas d’échec (a priori difficile à gérer au quotidien, je le concède).

Voilà, j’ai essayé de vous donner une vision de ce sujet d’actualité, mais qui se révèle assez complexe. Pardonnez-moi alors d’avoir été trés bavarde.

La question de l’évaluation pourrait n’être que technique, et ne concerner que les professionnels. Mais dès lors que l’on réfléchit un peu, on se rend compte qu’elle influence le contenu de ce que nous transmettons, qu’elle interroge nos valeurs et participe à la construction de la personnalité de nos futurs concitoyens. Que voulons-nous voulons transmettre à nos enfants ? Quels adultes rêvons-nous de voir reprendre notre flambeau ? Ce sont là des questions qui intéressent tout le monde.

Venez suivre mes aventures de maman sur mon blog.

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13 réflexions sur “L’évaluation : quelque chose de pourri au royaume de l’école ?

  1. Bravo pour ce billet très complet et rondement mené!! Je n’ai guère de choses à ajouter…car je pense que tu as dit l’essentiel…
    Je crois qu’il est aussi très important de distinguer l’évaluation « scolaire », celle à l’initiative de l’enseignant qui accompagne l’enseignement/apprentissage.. dont ton article parle principalement..de l’évaluation que l’on pourrait dire « institutionnelle »… celles qui ne relèvent pas de l’interaction en classe mais de l’éducation nationale en tant qu’organe de l’état… A ce titre, je te renvoie à la contribution Guest de Pom qui, citant, Foucault, nous aidait à comprendre ces nouveaux modes d’intervention…
    Là, il n’est plus question de notes, ni d’apprentissage!! Il est question de politiques publiques… et on en vient à oublier les valeurs essentielles telles que le respect de l’individu au nom d’une prétendue efficacité…
    Allez, encore bravo et à bientôt pour les débriefs!!

  2. Merci pour ce billet passionnant ! Au delà de l’évaluation, une réflexion sur les critères pourrait également être engagée : pourquoi noter les élèves uniquement sur leur mémoire ou leur logique ?
    Les qualités humaines qui sont les plus avantageuses dans la « vie réelle » sont bien différentes : la sociabilité, la faculté de créer des liens entre les différents concepts (qu’on aborde – bien mal – en philo à la fin de la scolarité), la faculté de reconnaitre une information intéressante et de la transmettre…

  3. Il est très complet ton article, c’est vraiment super. Ce que j’en dirais c’est que l’évaluation est un outil indispensable pour enseigner: comment adapter son enseignement sans avoir évaklué le niveau de ses élèves? Comme savoir s’ils ont progressé sans évaluation? Après, évaluation ne eut pas forcément dire note. L’évaluation n’a pas forcément à être communniquée nécessairemetn aux élèves et aux parents, et d’ailleurs sur le bulletin la note masque trop souvent ce qui est vraiment utile pour progresser: les appréciations et les observations des professeurs. Après, les acteurs de l’éducation des enfants sont-ils prêts à renoncer à cet outil? Je ne crois pas, mais en France aucune ou alors très peu de réflexion est menée là-dessus. La formation des enseignants est très centrée sur la tradition pédagogique et didactique française, aucune ouverture sur ce qui se fait ailleurs. D’ailleurs dans les pays où les élèves ne sont pas notés, les effectifs sont bien moindres et l’enseignant peut peut-être avoir une connaissance plus précise encore de ses élèves? Honnêtement je ne sais pas. Mais je te rejoins grandement sur le fait que les notes reflètent bien plus une échelle de valeur, une fourchette dans laquelle se situe l’élève, que quelque chose d’aussi précis que « 17,75/20 » semble vouloir dire!

  4. Bravo Flo pour ce sujet complexe et ô combien énervant. Je crois que quand ma Zouzou sera à l’école, j’aurai pas fini de m’énerver. Les enfants ne sont pas des chiffres ni des cerveaux hein. On a d’autres aptitudes, comme celle du coeur. Voilà quoi…

  5. Merci pour ce post fouillé. (le mien est encore un post « nocturne » après une semaine chargée !).
    Je trouve aussi que les évaluations prennent beaucoup trop de place, au détriment d’un temps passé AVEC les enfants.
    A nous parents de prendre beaucoup beaucoup de recul par rapport à ces évaluation, et l’usage pas toujours pertinent qui en est fait.
    ( Cela dit moi je suis plutôt pour le boycot, mais j’ai été prévenue trop tard pour en soustraire mes enfants)

    Certes les enfants eux-mêmes ont besoin de se situer, de mesurer leurs progrès.
    En fait, ce n’est pas l’évaluation en elle-même qui est choquante, c’est l’usage qui en est fait.
    Lorsqu’il s’agit de détecter les points à travailler, ou de mesurer les progrès OK, lorsqu’il est question de classer définitivement les enfants dans des cases (dont celle de la potentielle future déliquance) , là c’est du grand n’importe quoi.

  6. Un article très intéressant. Mes enfants ont connu l’évaluation scolaire, déstabilisante, source de perte de confiance en soi et la non évaluation avec l’instruction en famille et le plaisir d’apprendre sans avoir à accomplir des performances. Nécessairement, je ne suis pas pour l’évaluation. Cependant, si à la maison, il suffit d’observer son enfant pour savoir où il en est et adapter les apprentissages, c’est plus complexe dès lors qu’il s’agit d’une classe. Dans ce cas, il me semble cependant qu’une forme d’évaluation par l’observation, au quotidien pourrait être possible, sans notes… Un jeune enfant n’est pas forcément prêt pour un contrôle..

  7. Merci pour vos gentils commentaires et aussi pour les précisions que vous rajoutez. Mme Déjantée, la question du destinataire de l’évaluation est importante, mais si on prend l’exemple des evaluations nationales les pistes sont assez brouillées. Je crois qu’il y aurait là matière à reflexion…
    Lune de sable et Kiki the mum, je suis bien d’accord avec vous, mais là l’Education nationale ne prend vraiment pas ce chemin…
    Phypa, la place donnée à l’évaluation risque en effet de grignoter le temps passé avec les enfants, mais aussi peut-être d’endommager la relation élève/professeur… Déjà que ce n’est pas évident.
    Bleue Azur, comme toi ,je condamne l’évaluation scolaire cause de souffrance, mais je pense aussi que l’évaluation (qui n’est pas obligatoirement sous forme de tests formalilsés et standardisés) est nécessaire, aussi bien pour le professeur que pour l’élève qui a besoin de se situer. Reste à trouver des formes d’évaluations « humainement » acceptables… Bien pensée, l’évaluation pourrait même être quelque chose d’encourageant (« avant je ne savais pas faire telle chose, mais l’évaluation me montre que j’ai appris… »). En tout cas, je trouve positif que beaucoup de gens prennent conscience de ces problématiques, peut-être pourrons-nous alors un jour apporter des changements.

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