Retour sur…. le maternage des contrées lointaines [GUEST]

Cette semaine, Mme Déjantée a demandé à Antoine, docteur en anthropologie et également papa de deux jeunes enfants de revenir pour nous sur la contribution de Home Sweet Mome d’il y a deux semaines sur le portage (et plus généralement le maternage) à travers le monde…Bonne lecture à tous et merci à lui!!

En tant que père, ma réaction immédiate au post de Home Sweet Môme est que je partage son goût pour le portage : c’est pratique, c’est chaud, on n’est pas obligé de se coincer les doigts en dépliant les énormes et absurdement chères charrettes à progéniture qu’on nous vend désormais comme « poussettes ».
En tant qu’anthropologue, je trouve qu’il est assez emblématique de la façon dont les données ethnographiques se trouvent souvent filtrées lorsqu’elles accèdent au grand public à travers des ouvrages comme celui de Claire d’Harcourt et Béatrice Fontanel [ndlr: l’ouvrage cité par Home Sweet Môme]. N’ayant pas consulté celui-ci, ma réponse est très générale, et consiste simplement à mettre en évidence certains présupposés qui transparaissent dans le post de home sweet mômes. Je ne la critique en rien ! Ils révèlent simplement que l’anthropologie sociale (l’étude des sociétés humaines) est des sciences sociales celle qui est la moins vulgarisée et la moins présente dans l’espace public.
1- On trouve ici l’idée implicite d’un grand partage entre « nous » (l’occident) et les autres (autrefois les sociétés primitives, aujourd’hui les peuples premiers, les « contrées lointaines », les sociétés traditionnelles, ou encore le « monde », comme dans « bébés du monde » ou « musique du monde »). Cette deuxième catégorie est évidemment négative : elle n’existe que par opposition à la première. Et elle ne correspond à aucune unité culturelle. Cela n’empêche pas qu’elle soit désormais porteuse de valeurs, ces autochtones prenant le rôle de dépositaires d’une sagesse millénaire à laquelle notre société capitaliste aurait tourné le dos (l’entraide, le rapport à la nature, etc.) Ces valeurs sont évidemment les nôtres, projetées sur un autrui érigé en modèle. Cette vision a d’ailleurs un versant politique, puisque les « peuples autochtones » (c’est l’appellation onusienne) utilisent ce rôle de dépositaire de valeurs dans leurs luttes politiques (c’est l’image de l’indien écolo, par exemple, qui est une erreur ethnographique mais une réalité politique).
2- Les « primitifs » seraient donc aussi potentiellement riches d’enseignements en matière d’éducation ou de pratiques périnatales. Le portage en est un exemple parfait, et presque absurde. On en fait ici une pratique positive, un choix, alors que c’est la pratique par défaut pour l’immense majorité des sociétés qui ont existé, la poussette étant malcommode en l’absence de routes bien planes. Ceci nous informe surtout sur nous-mêmes, sur l’hyper réflexivité, l’hyper normativité et partant le caractère souvent conflictuel des débats qui entourent la périnatalité occidentale. Pour une chose relativement simple comme porter son enfant, on a donc désormais un concept (le néologisme « portage », qui reprend le suffixe -age omniprésent en périnatalité), un champ assez important de produits (écharpe, baby bjorn, etc.), de théorisations anatomiques ou psychanalytiques, de techniques etc. (Je ne suis pas critique : une société qui passe autant de temps au langeage, au maternage, à l’allaitage et au portage ne fait pas de guerrage. Ni de luttage social d’ailleurs.) Les sociétés sans poussettes font ici figure d’argument, mises qu’elles sont malgré elles et à tort dans le pôle d’une « nature » aussi imprécise qu’à la mode.
3- Ce faisant, on ne retient des sociétés traditionnelles que ce qui va dans le sens de l’argument. On ne préconise pas par exemple, parce que les Yanomami (Amazonie) le faisaient, d’armer son fils garçonnet pour qu’il se venge d’une offense faite par un autre enfant (Jacques Lizot, Le cercle des feux). On ne trouve pas aujourd’hui de livre qui recommande de terrifier les enfants récalcitrants ou simplement peu disposés à dormir, une pratique qui frôle pourtant l’universalité.
C’est dommage, car je suis convaincu que l’anthropologie n’est pas inutile et peut intéresser. Mais il faut alors 1-sortir de la catégorie du non occidental pour affiner un peu le regard et 2-ne pas attendre de l’autochtone qu’il délivre un enseignement ésotérique ou pratique. Chez les Urarina du Pérou (Harry Walker, « Baby Hammocks and Stone Bowls », in The Occult Life of Things, 2009), le hochet n’énonce pas le « chant du monde ». Il endort par son bruit, certes, mais il a surtout pour finalité d’insuffler au nourrisson, encore malléable, les propriétés dont ses nombreux éléments sont porteurs. La clavicule du paresseux, réputé pour sa constipation, prévient par exemple les diarrhées. C’est donc un ensemble hétéroclite (gourdes, os, dents, mâchoires, becs, queues, bouteilles vides, rasoirs jetables, douilles de balles ayant atteint leur but pour les garçons, kits de couture pour les filles, etc.) qui bourdonne lorsqu’on balance l’enfant.
Se dessine ainsi dans les pratiques périnatales une logique très répandue en Amazonie : le nourrisson, essentiellement incomplet et malléable, est l’objet d’une fabrication active de la part des parents. Il ne se développe pas de lui-même, « naturellement », ni grâce à une stimulation parentale. Celle-ci est même proscrite les premiers mois : il doit dormir autant que possible, ne pas bouger (on balance le hamac très vigoureusement pour que la force centrifuge l’immobilise), on ne lui parle pas. Pas question donc de « participer à la vie de famille », cela ne sied pas pour l’instant à son statut d’être incomplet et liminaire, qu’il faut par ces précautions protéger des maladies provoquées par les esprits. Sa fabrication se fait ici par le hochet, mais aussi par des chants, ailleurs en Amazonie par des pratiques corporelles (scarifications, remèdes végétaux renvoyant à des propriétés animales etc.). Le bébé est ainsi le territoire d’une lutte constante : les parents cherchent à le fabriquer en lui donnant des qualités diverses, les esprits à se l’approprier par la maladie, conçue comme une transformation involontaire. Cette logique se retrouve tout au long du cycle de vie, de la première menstruation aux rituels funéraires.
S’il est des leçons à tirer des recherches anthropologiques, elles se trouvent dans ces ethnographies qui contribuent à ce que, comme le disait Claude Lévi-Strauss, « rien d’ humain ne nous reste étranger ».
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6 réflexions sur “Retour sur…. le maternage des contrées lointaines [GUEST]

  1. merci! c’est très clair! j’aime bien (c pas ironique) être remise à ma place d’occidentale-qui-gobe-tout-au-nom-d’une-soit-disante-nature!
    le recul est positif et permet de comprendre finalement les vraies raisons du « portage » : c’est plus pratique dans les transports en communs, pour marcher en ville ou se balader à la campagne, pour pousser son chariot au supermarcher etc…
    quand on voit les trottoirs de Bordeaux, étroits et encombrés de crottes de chiens et de poubelles, on se sent plus proches des peuples primitifs qui n’ont pas de routes carrossables pour les poussettes!!!!! ;)

  2. Voilà un article qui donne envie d’en savoir un peu plus sur l’anthropologie (d’ailleurs si l’auteur à quelques livres à proposer sur la maternité et l’enfance, je suis preneuse ) !!!
    Et que tout n’est pas parfait non plus chez les peuples primitifs (scarification, empêcher le bébé de bouger …)
    Merci et bonne journée !!!

  3. Merci !!!! Cet article me fait du bien…Oui, j’ai un peu de mal avec le mythe du « bon sauvage » dont on doit tirer des enseignements….Nos sociétés ont évolué et pas seulement dans le mauvais sens du terme, il faudrait peut-être qu’on réapprenne à avoir confiance en elles ! Sinon, je continus à adorer le « portage » !

  4. Je crois que l’ouvrage que j’ai choisi est vraiment voué à faire découvrir de manière très partielle des modes de maternage divers et variés mais n’a rien du tout de scientifique ou de très rigoureux, ne serait-ce que dans le mode de communication. On y trouve énormément de photographies et les textes sur des sujets très divers sont courts.
    Mais beaucoup de questions y sont vaguement évoquées et on y trouve d’ailleurs des récits effrayants comme les infanticides ou les rites autour de la peur de la mort qui ne laissent pas beaucoup de place à l’idéalisation des sociétés dites primitives !

  5. Suite à vos demandes que j’ai fait remonter à Antoine, voici les propositions d’approfondissement qu’il nous propose:

    De mémoire on peut lire ce numéro de la revue « Terrain » sur « Enfant et apprentissage » :

    http://terrain.revues.org/1488

    ou encore dans cet autre numéro de la même revue, l’excellent article d’Olivier Morin sur les traditions enfantines

    http://terrain.revues.org/14028

    Plus hard, il y a les travaux de B. Schieffelin de socialisation linguistique :

    https://files.nyu.edu/bs4/public/

  6. Pingback: Le seul mauvais choix est l’absence de choix* {mini-débrief} | Les Vendredis Intellos

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