Semaine 8: Le Débriefing de Mme Déjantée [Partie 1]

Petit bilan de cette (déjà!!!) 8ème semaine de fonctionnement des Vendredis Intellos…

25 contributions toutes plus intéressantes les unes que les autres…

2 billets Guests avec:

¤ La participation de V.T., cadre à l’inspection du travail et docteur en sociologie, qui nous a éclairé sur la modélisation du stress au travail et ses applications au cas de la mère au foyer…

¤ La participation de Pascale, ingénieure et docteure en chimie, qui a accepté de se plonger dans la littérature scientifique pour rendre compte pour nous des conclusions des diverses études prouvant l’intérêt de la mise au sein dans la prise en charge de la douleur chez le bébé…

Je ne vous dis pas encore ce que j’ai prévu pour les Guests des semaines à venir mais j’y travaille j’y travaille!!!

Autre point notable, nous avons atteint le nombre tout simplement hallucinant de 50 auteur-e-s sur le blog collectif et avons même réussi à prendre un papa dans nos filets!!!

En voilà un de courageux (où qu’ils sont les planqués???!!!)!!!

Enfin, grande nouveauté de la semaine, 

Nous avons inauguré nos « Marraines »

Quézako??

Ben tout simplement, Mme Déjantée, submergée par le raz de marée des contributions de la semaine dernière, et résolue à ne pas empêcher son bébé de grandir encore et encore, a décidé d’appeler quelques bonnes fées de sa connaissance à se pencher sur le berceau du divin enfant…

En clair,  à partir de cette semaine, chaque thème du débriefing sera traité, non plus par Mme Déjantée seule mais par une équipe de participantes aguerries qui ont bien voulu endosser ce nouveau rôle…

Ce passage de relais me permet aussi de redéfinir l’objectif de mes propres débriefings devenus au fil des semaines de plus en plus longs du fait du nombre croissant de contributions…pour me concentrer sur la présentation des thèmes de la semaine, les suggestions de nouveaux sujets pour les semaines à venir et la proposition de textes

Sur ce dernier point, même si je reste persuadée que de nombreux avis sur un même ouvrage sont tout à fait bienvenus et stimulants pour la discussion, j’ai aussi dans l’idée qu‘il serait intéressant que celles et ceux qui se sentent les plus à l’aise avec ce rendez vous hebdomadaire tentent de se diversifier et faire bénéficier tout le monde de leur prise de risque!!!! 

J’essaierai de vous illustrer au mieux cette proposition par des exemples tout au long de ce débriefing…

Un thème bien de saison pour commencer…mais pas seulement…

Soyons clairs, entre « école » et « apprentissage », il y a pour tout le monde une relation d’évidence:

On va à l’école pour apprendre!!

Sauf que… ça veut dire quoi « apprendre »?? Est-ce à dire qu’avant d’aller à l’école on n’a rien appris?? Est-ce à dire qu’en dehors de l’école on ne peut pas apprendre?? Et puis, on apprend quoi à l’école?? Les parents peuvent-ils apprendre aussi des « choses » à leurs enfants?? « Tout » peut -il s’apprendre?? 

Voici les questions qui se sont posées tout au long de vos contributions sur ce thème et que Kiki the mum n’a pas manqué de formuler dans son débriefing…

On a tous des réponses, plus ou moins claires, à ces questions… qui nous font finalement sans trop nous l’avouer nous demander « à quoi ça sert l’école?? »…

Je vais essayer de vous transcrire ici le peu de chose que je sais sur la question et qui nous permettront peut être de faire un tout petit pas de plus dans la discussion…

La toute première chose est de différencier les différents « objets » d’apprentissage… Quand je dis « il apprend sa table de multiplication » ; « il apprend à conduire » ou « il apprend la vie en collectivité » est-ce que je désigne la même activité???

Une des manières de décrire sommairement cette diversité est de différencier « savoirs déclaratifs » et « savoirs procéduraux » (et peut être même « savoirs sociaux » si on veut les extraire de la catégorie précédente)… distinction que l’on retrouve quand on parle de « savoir » « savoir-faire » et « savoir être »…

Pourquoi distinguer cela?? Parce que « apprendre » ne veut pas dire la même chose selon le type de savoir auquel on a affaire…

Dans les sociétés primitives (comme décrit par exemple J. Liedloff dans le Concept du Continuum), l’extrême majorité des savoirs transmis sont des savoirs procéduraux.. c’est à dire des savoirs non théorisés, même extrêmement difficiles à décrire avec des mots et que l’on apprend essentiellement par imitation et par essai/erreur…S’ils sont si difficiles à verbaliser c’est parce qu’ils sont assez largement inconscients, c’est à dire rendu inconscients par l’habitude et l’expérience…

Si par exemple, je devais vous décrire comme je m’y prends pour lever, habiller, et faire déjeuner mes quatre affreux de façon à nous rendre à l’école à l’heure, je noircirais probablement des dizaines et des dizaines de lignes tout en en ayant oublié les trois quart…parce que cela fait longtemps que j’ai automatisé le tout, au point de ne plus être vraiment consciente des actions que je réalise…Bon ben voilà, c’est ça un savoir procédural…

L’école propose de temps en temps des dispositifs permettant d’optimiser l’apprentissage par imitation (comme les stages par ex.) mais même sans cela, nous apprenons continuellement par imitation, dès notre plus jeune âge et sans même nous en rendre compte (c’est l’apprentissage instinctif dont parle Gopnik dans la contribution de Mum Addict)…

Le seul problème c’est que les savoirs procéduraux ont beau être partout (et être rien de moins que les garants de notre survie), ils ne suffisent pas dans une société comme la nôtre où (entre autres choses) les techniques se renouvellent très vite (l’apprentissage par imitation nécessite du temps, beaucoup de temps)…C’est la raison pour laquelle, l’école se charge (surtout) des savoirs déclaratifs…Un savoir déclaratif correspond exactement au mode d’intervention de l’école, il s’énonce relativement vite, de manière identique pour tout le monde, et peut s’évaluer relativement facilement (les tables de multiplication par exemple)…Tandis que les savoirs procéduraux, c’est l’horreur!!! 

Prenons par exemple le savoir procédural (que l’on pourrait aussi appeler « compétence ») « chercher un mot dans le dictionnaire »… on peut en partie le verbaliser, faire des fiches de méthodes, se raccrocher aux savoirs déclaratifs (l’ordre alphabétique) mais … qui pourra dire à l’enfant où poser ses yeux pour parcourir les pages le plus vite possible, qui pourra dire à l’enfant qu’il lui faudra tourner un bien plus grand nombre de pages pour passer du R au S que pour passer du I au J et quel intérêt cela aurait-il de lui encombrer le cerveau avec autant d’informations tellement pénible à verbaliser???? Bref, on se rend compte assez rapidement que si la théorie est vite sue, la pratique demande du temps, beaucoup de temps… parfois plus que l’école n’en dispose…

Parfois les deux types d’apprentissages, apprentissage instinctif et apprentissage scolaire sont au coude à coude (quand par exemple on s’escrime à demander à un ado de résoudre l’équation x + 2 = 5 en vain… et que de rage on finit par reformuler avec succès la question en  » imagine que tu as un certain nombre de pommes, si je t’en rajoute deux, tu en obtiens cinq, combien en avais-tu au début? »)… mais généralement, on s’en sort mieux par l’instinct que par la théorie (même si certains didacticiens vous prouveront le contraire…).
Du coup, l’école se donne parfois comme objectif de fabriquer de façon artificielle un milieu qui, du point de vue de l’élève, ressemblerait en tout point à un milieu naturel (et donc permettrait un apprentissage instinctif) mais aurait été pensé et structuré par le maître pour permettre l’apprentissage spécifique de notions scolaires…Ceci renvoie aux théories de l’apprentissage dites « constructivistes » ou encore « socio-constructivistes » (lorsque l’on envisage les interactions entre élèves comme un des éléments de ce milieu d’apprentissage).. que nos lecteurs et lectrices profs des écoles reconnaîtront probablement…

Je m’arrêterais là pour aujourd’hui (en espérant ne pas vous avoir perdu en chemin!!)…

En fait, j’aurais bien aimé vous proposer des extraits d’un excellent bouquin austèrement et sommairement intitulé Psychologie de l’éducation de Marcel Crahay qui retrace en réalité d’une manière tout à fait passionnante et vivante l’évolution au cours des siècles de ce qu’on appelle les « théories de l’apprentissage », c’est à dire les théories qui cherchent à décrire et à modéliser le phénomène de l’apprentissage…

Voici donc les extraits que j’ai relevés, à vous de me dire lesquels vous auriez envie de prendre en charge la semaine suivante:

  • Un extrait sur la théorie de l’apprentissage de Montessori (je sais que plusieurs d’entre vous en sont fan, j’aurais bien aimé vous proposer un extrait faisant le point en détail dessus…histoire que l’on sache bien de quoi on parle!!)
  • Un extrait sur la question de la motivation scolaire
  • Un extrait sur les liens entre apprentissage et socialisation

Qui prend??

Thème n°2: L’enfant et la société par Sandy

La question de la semaine, sur ce thème, présente tout au long de vos contributions et mise en exergue par Sandy se formule ainsi:

Dans quelle mesure la société dans laquelle nous vivons influe-t-elle sur l’éducation de nos enfants?

La suite logique de cette question étant: une éducation peut-elle être « neutre » idéologiquement parlant ??

Ce n’est pas un hasard si tous les grands dirigeants de ce monde, passé ou présent, monarques bienveillants ou dictateurs sanguinaires, ont TOUS érigé un solide système éducatif… (comme quoi, on pensait en avoir fini avec la question de l’école et elle nous rattrape!!).

L’enfant est l’avenir de l’humanité, il est programmé (nous l’avons vu) pour apprendre instinctivement au contact d’un milieu matériel et social… et tout comme le maître est soucieux de le placer dans un environnement faussement naturel pour permettre l’acquisition de connaissances scolaires, la société est également soucieuse de le placer dans un environnement (identiquement) faussement naturel pour permettre l’acquisition des valeurs sociétales dominantes…C’est ce que Bourdieu a appelé la Reproduction (je vous envoie à l’article Wikipédia sur le sujet )…

Voici un extrait de cet article, il n’y est spécifiquement question que de l’école car il s’agit du mode d’intervention la plus organisée mais je pense que les domaines que vous avez évoqués comme celui de la littérature jeunesse, ou celui du marché du jouet peuvent être pensés identiquement (c’est d’ailleurs l’objet de la contribution de Kiara) :

« Dans La reproduction, Pierre Bourdieu, avec Jean-Claude Passeron, s’efforce de montrer que le système d’enseignement exerce un « pouvoir de violence symbolique », qui contribue à donner une légitimité au rapport de force à l’origine des hiérarchies sociales. Comment cela est-il possible ? Bourdieu croit tout d’abord constater que le système éducatif transmet des savoirs qui sont proches de ceux qui existent dans la classe dominante. Ainsi, les enfants de la classe dominante disposent d’un capital culturel qui leur permet de s’adapter plus facilement aux exigences scolaires et, par conséquent, de mieux réussir dans leurs études. Cela, pour Bourdieu, permet la légitimation de la reproduction sociale. La cause de la réussite scolaire des membres de la classe dominante demeure en effet masquée, tandis que leur accession, grâce à leurs diplômes, à des positions sociales dominantes est légitimée par ces diplômes.[…]  Autrement dit, pour Bourdieu, en masquant le fait que les membres de la classe dominante réussissent à l’école en raison de la proximité entre leur culture et celle du système éducatif, l’école rend possible la légitimation de la reproduction sociale.

Ce processus de légitimation est, pour Bourdieu, entretenu par deux croyances fondamentales. D’une part, l’école est considérée comme neutre et ses savoirs comme pleinement indépendants. L’école n’est donc pas perçue comme inculquant un arbitraire culturel proche de celui de la bourgeoisie – ce qui rend ses classements légitimes. D’autre part, l’échec ou la réussite scolaire sont, le plus souvent, considérés comme des « dons » renvoyant à la nature des individus. L’échec scolaire, processus fondamentalement social, sera donc compris par celui qui le subit comme un échec personnel, renvoyant à ses insuffisances (comme son manque d’intelligence, par exemple). Cette « idéologie du don » joue, pour Bourdieu, un rôle déterminant dans l’acceptation par les individus de leur destin scolaire et du destin social qui en découle. »

Si on élargit donc cette vision des choses à l’ensemble des sphères influentes du point de vue de l’éducation des enfants, on peut imaginer que « l’acceptation par les individus de leur destin social » englobe facilement l’identité sexuelle, les rôles parentaux, une certaine image de la famille, de l’activité professionnelle, etc. Et recouvre donc assez bien ce qui vous a questionné, ébahi, révolté, tout au long des contributions de ce thème que je ne peux que vous inviter à découvrir…
Je conclurai ce thème en revenant sur la contribution de Top-produit-bébé, qui selon moi, illustre particulièrement bien cette « idéologie du don » telle que l’extrait que je vous ai mis la définit… Dans cette contribution, il est question du « drame » de l’enfant dit « doué » qui, condamné à satisfaire les attentes des adultes, en vient à douter de l’amour qu’ils lui portent…J’insiste sur le fait qu’il ne s’agit ici pas d’enfants « précoces » (c’est à dire au QI déraisonnablement supérieur à la moyenne), mais d’enfants que, faute de mieux, on qualifie de « doués ».. Mais doués pour quoi??? Pour comprendre et répondre aux attentes implicites des adultes, ce qui, à l’école est un facteur essentiel de réussite (mais non pas forcément d’apprentissage!!) (je vous renvoie notamment à la notion de contrat didactique qu’encore une fois, les instits et autres profs auront peut être à coeur de vous expliquer dans une prochaine contribution…j’espère!!).

A titre de prolongement de cette dernière réflexion, je voulais vous proposer un extrait de A. Gopnik portant sur la manière dont les enfants construisent leurs représentations causales des rapports entre êtres humains…

Qui serait intéressé par s’en charger pour la semaine prochaine??? Une de mes nouvelles converties à cette auteure???

J’allais enchaîner sur la suite des thèmes quand j’ai vu l’heure tardive et je me suis dit que vous préféreriez lire le début dès ce soir… Je poste donc cette première partie de débriefing qui ne s’annonce pas moins long qu’à l’accoutumée.. j’espère qu’elle vous plaira quand même!!! Je vous poste la suite demain le plus tôt possible!!!

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