L’avenir du drame de l’enfant doué

Aujourd’hui je veux te faire partager la réflexion d’Alice Miller qui, dans son ouvrage L’avenir du drame de l’enfant doué (Puf), nous permet de mieux comprendre comment la douance peut devenir une souffrance et un handicap.

Elle aborde de nombreux sujets, dont celui de la construction de la personnalité, qui est souvent biaisée par l’adaptation aux besoins parentaux : « L’enfant se conduit de manière à ne montrer que ce que l’on attend de lui, et il s’identifie complètement avec cette apparence. Son vrai Soi ne peut se développer et se différencier car il ne peut pas être vécu. Rien de surprenant à ce que ces patients (NDLR :  Alice Miller a un doctorat de philosophie, a entrepris une formation de  psychanalyste et a exercé cette profession pendant vingt ans) se plaignent d’un sentiment de vide, disent que leur existence leur paraît dénuée de sens, qu’ils ne se sentent chez eux nulle part. Ce vide est réel. Il s’est effectivement produit un tarissement, un appauvrissement, un étouffement partiel de leurs possibilités. L’enfant a été blessé dans son intégrité, et cela l’a amputé de sa spontanéité, de son élan vital. Ces enfants font parfois des rêves où ils se voient à demi morts. »

En fait, l’enfant doué n’arrive absolument pas à exprimer sa déception ou sa colère face à ses parents car il craint plus que tout de perdre leur amour, ce qui pour lui équivaut à la mort. Or un enfant doit apprendre à affirmer ses propres sentiments. De leur côté, les parents trouvent satisfaction dans cette situation et y trouvent un substitut de sécurité mais l’enfant lui, n’a pas pu construire son propre sentiment de sécurité. Il devient étranger à lui-même.

L’auteur ajoute : « La thérapie parvient à un tournant lorsque le patient comprend, émotionnellement, que tout l’ « amour » qu’il avait conquis au prix de tant d’efforts et de sacrifices ne s’adressait pas à celui qu’il était en réalité ; que, si on admirait sa beauté et ses exploits, c’était une admiration de la beauté et des exploits mais pas de l’enfant qu’il était. Derrière la performance s’éveille alors, dans la thérapie, le petit enfant solitaire, et il se demande : « Et si je m’étais montré méchant, laid, coléreux, jaloux, perturbé ? Qu’en aurait-il été de votre amour ? Or tout cela, je l’étais aussi. Cela voudrait-il dire qu’en réalité ce n’est pas moi que vous aimiez mais l’image que je donnais ? L’enfant « comme il faut », sur qui on pouvait compter, sensible, compréhensif, l’enfant agréable qui au fond n’était même pas un enfant ? Qu’est-il advenu de mon enfance ? Ne me l’a-ton pas volée ? Je ne peux pas revenir en arrière, cela je ne pourrai jamais le rattraper. Dès le départ, j’ai été un petit adulte. Mes qualités, les avez-vous tout simplement exploitées ?«

« Ces questions s’accompagnent d’un immense chagrin -la douleur autrefois refoulée resurgit- mais elles ont toujours pour effet l’apparition d’une nouvelle instance (tel un successeur de cette mère qui n’a jamais existé) : l’empathie avec son propre sort, née de ce chagrin ».

Il faut que le vrai Soi renaisse à la vie, que l’enfant puisse se permettre de dire qu’il a le droit d’être triste, heureux, que personne n’est en droit d’exiger qu’il se montre joyeux si ce n’est pas le cas. L’enfant devenu adulte doit parvenir à tout exprimer, ses peines, ses craintes, et tous ses autres sentiments, même négatifs. Il sera soulagé de ne plus avoir à étouffer et minimiser ses sentiments. Ce n’est qu’ainsi que naîtra un sentiment de libération.

« L’homme qui jusqu’alors ne réclamait jamais rien et satisfaisait inlassablement les exigences des autres se met brusquement en fureur. (…) Et maintenant voici que ses véritables sentiments se révèlent plus puissants que les préceptes de la bonne éducation. Heureusement. (…) Dans un premier temps, on se sent très vexé de n’être pas totalement bon, compréhensif, généreux, maître de soi et surtout dépourvu de besoins, alors  que son estime de soi se fondait exclusivement sur cette image. Mais si nous voulons vraiment nous venir en aide, il nous faut quitter la citadelle des illusions. »

L’adulte va, grâce à la thérapie, vivre consciemment tous les sentiments originels qu’il a ressentis durant son enfance, et cela va s’accompagner de la connaissance de ce qu’il cache. La souffrance du petit enfant incapable de comprendre va laisser place à la libération. Mais ce processus est long à enclencher…

« Un adulte ne peut vivre ses sentiments que si, enfant, il a eu des parents ou des substituts parentaux attentifs à ses besoins. Comme l’individu maltraité dans son enfance n’a pas connu cela, il ne peut se laisser surprendre par des sentiments car seuls trouvent accès en lui des sentiments que la censure intérieure, successeur des parents, autorise et approuve. La dépression, le vide intérieur sont le prix à payer pour ce contrôle. Le vrai Soi ne peut pas communiquer parce qu’il ne s’est pas développé, étant resté à l’état inconscient, enfermé dans une prison intérieure. La fréquentation des geôliers ne favorise pas l’épanouissement. C’est seulement après la libération que le Soi commence à s’exprimer, à croître, et à développer sa créativité. Et là où autrefois n’existaient que ce vide redouté ou d’angoissants fantasmes de grandeur, surgit un jaillissement de vie, d’une richesse inattendue. Ce n’est pas un retour chez soi – car on en a jamais eu. C’est trouver son chez soi. »

Ce ne sont là que quelques citations de ce livre ô combien enrichissant et passionnant qui en plus s’avère être de lecture aisée grâce aux nombreux exemples qui le ponctuent. Alice Miller pointe du doigt l’oppression et les souffrances qui peuvent peser sur les enfants doués et donne des clés pour mieux comprendre et s’en sortir, pour trouver « son chez soi » et sa liberté. A lire et à relire.

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