Retour sur… l’articulation Nature/culture [Guest]

Cette semaine, Mme Déjantée a demandé à Pom, jeune agrégé de philo et ancien élève de Normale Sup (et pas encore blogueur, personne n’est parfait!!^^) de nous donner son avis sur l’articulation Nature/culture. Je vous laisse lire et relire et relire… Merci à lui…

1/ Sur le sujet Nature/Culture, la première précaution à prendre se 
trouve dans l'idée que David Hume exprime au début du troisième tome 
du Traité sur l'entendement humain. C'est à dire l'idée qu'on ne peut 
pas logiquement passer d'un énoncé descriptif (qui porte sur "l'être") 
à un énoncé prescriptif -ou normatif- qui porte sur le "devoir être". 
Si je dis que tel ou tel comportement, par exemple, est le résultat de 
la sélection naturelle, qu'il a permis à nos ancêtres de se reproduire 
et d'obtenir un avantage, etc... ou que sais-je encore, je ne peux pas 
pour autant conclure que ce comportement est "bon" ou "souhaitable" ou 
encore qu'il doit être mis en oeuvre. C'est un truisme mais beaucoup 
de raisonnement qui prônent, par exemple, un "retour à la nature" ou 
un "respect de notre nature profonde" cachent en fait, de manière plus 
ou moins discrète, un sophisme de ce genre (que le philosophe G.E. 
Moore nommera "sophisme naturaliste"). Ce qui ne veut pas dire qu'il 
faille forcément rejeter les conclusions de ceux qui prônent un tel 
retour à la nature, bien entendu - c'est une autre question.

2/Un autre problème dans l'articulation Nature/Culture est selon moi 
lié à la manière dont nos sociétés désignent l'origine du Mal (mal 
moral ou mal physique, c'est généralement lié). Des idéologies ou des 
mythes concurrents peuvent ainsi coexister. 
Soit le mal est d'origine naturelle (notre nature est bestiale, 
l'homme est un loup pour l'homme 
(Hobbes et une certaine tradition médiévale) et la culture, la règle, 
la loi, la convention, etc... viennent, seules, permettre de 
contrecarrer ou de limiter ce mal. 
Soit l'homme est originellement bon 
et c'est un certain événement - l'invention de la culture - qui vient 
le faire plonger dans le malheur et la méchanceté: on trouve ça chez 
Rousseau, dans une grande partie du 18ème qui entretient le mythe du 
"bon sauvage", mais aussi dans la tradition judéo-chrétienne (cf mythe 
de la genèse: Adam et Eve sont bons et nus, sans péchés, jusqu'au 
péché originel - le désir de connaissance - qui les fait comprendre la 
loi, la règle (le bien et le mal) et les fait chuter).
Notre 20ème siècle est encore traversé de ces mythes contradictoires. 
Une certaine psychanalyse (certaines lectures de Freud: Reich, 
peut-être?), une certaine anthropologie (Mead) perpétuent plus ou 
moins explicitement l'idée selon laquelle notre malheur vient de la 
culture. A l'inverse, une bonne partie de nos pratiques politiques et 
médicale (typiquement, l'hygiène publique), mobilise l'idée contraire.

Cela dit il me semble que l'idée la plus courante dans l'histoire est 
qd mm celle selon laquelle l'homme est malheureux parce qu'il ne cesse 
de trahir la nature. Cf toutes ces morales antiques selon lesquelles 
il faut à tout prix renoncer à l'artificiel, au superflu, à la 
convention, etc... (stoïciens, épicuriens, cyniques, chacuns à leur 
manière d'ailleurs). Cette idée est aussi tès liée au mythe de l'âge 
d'or, présent dans de très nombreuses civilisations...

3/ Si on veut lier tout ça au thème du féminisme, je pense qu'on a une 
grille de lecture intéressante avec Lévi-Strauss: l'idée que nombre de 
mythes (cf le Cru et le Cuit, notamment) s'organisent autour d'une 
division nature/culture, qui recoupent d'autres divisions (Cru/Cuit, 
Masculin/féminin) et relatent la manière dont la culture vient vaincre 
et saisir la nature pour l'insérer dans un ordre symbolique au sein 
duquel elle peut être bridée et manipulée. Effectivement, on peut 
interpréter ainsi un grand nombre des rituels traditionnels de 
filiation (qui viennent rompre symboliquement le lien purement 
biologique instauré entre une mère et l'enfant qu'elle porte, pour au 
contraire placer l'enfant dans un univers symbolique: il n'est plus 
alors une "vie nue", une simple existence biologique, mais un être qui 
fait partie d'une lignée, d'une famille, d'une classe, qui a un père, 
qui est éventuellement doté d'un nom - même si dans la plupart des 
sociétés traditionnelles le nom est donné plus tard).

4/ Mais il me semble aussi que ce type d'intégration de la vie nue de 
l'enfant dans l'ordre symbolique se voit contrecarrée, concurrencée 
voire remplacée, à l'époque moderne (depuis, disons, le 19ème surtout) 
par d'autres types de pratiques qui s'apparentent plutôt à ce que 
Michel Foucault (voire "Il faut défendre la société" ou encore 
"Naissance de la biopolitique") nomme le "bio-pouvoir". L'ancien ordre 
symbolique (avant le 18ème, pour aller vite), basé sur l'autorité et 
la souveraineté, reposait sur le pouvoir de tuer (et donc de laisser 
vivre), et s'appuyait sur des dispositifs d'alliances familiales (d'où 
l'importance du père et de la filiation; le mariage, au moins dans les 
classes élevées, n'avait que peu à voir avec un acte d'amour, mais 
constituait une manière de lier deux familles, d'allier deux 
puissances, et de donner naissance à une descendance). Le nouveau 
pouvoir, qui s'incarne par exemple dans l'Etat des 19è et 20è siècles, 
à l'inverse, organise une "biopolitique" qui prend pour objet la vie 
elle-même, les corps des individus. Lui ne s'appuie pas sur le pouvoir 
de tuer, mais plutôt sur la capacité à faire vivre: capacité à 
promouvoir la vie, la santé, la richesse. Ses outils sont la 
statistique, les politiques de santé publique, les plannings 
familiaux, les systèmes d'aides et de contrôle social; ses savoirs 
dédiés sont la médecine, la sociologie, l'économie politique, etc...
Ce pouvoir, du coup, viendrait également s'affronter à l'acte 
biologique de la naissance, mais non plus (ou, du moins, pas 
seulement) pour venir le travailler symboliquement afin d'insérer 
l'existence de l'enfant dans un ordre qui le dépasse. L'idée serait 
plutôt de médicaliser et de contrôler la naissance afin de la rendre 
plus efficace, plus réussie, plus sûre. L'idéal d'un tel pouvoir, 
comme Foucault l'explique, est bien sûre l'intervention minimale (cf 
naissance de la biopolitique). De même que le libéralisme, et plus 
encore le néo-libéralisme, par rapport au mercantilisme des siècles 
passés, mobilise l'idée selon laquelle l'Etat doit "laisser faire" et 
intervenir juste assez pour promouvoir et maximiser l'efficacité de ce 
qui existe déjà (ce serait plus efficace et moins coûteux) ; de même, 
le biopouvoir aurait pour idéal d'intervenir juste assez pour 
maximiser l'efficacité de la naissance.

5/ Pour le prob de nature/culture vu plus précisément sous l'angle de 
l'évolution, il y a enfin une idée qui est importante, et qui prend 
encore la forme d'une précaution. Il faut faire attention, je crois, à 
ne pas "substantialiser" l'évolution. L'évolution n'est pas un 
substitut de Dieu: elle n'a ni plan, ni finalité, et elle n'atteint à 
aucune perfection, aucun équilibre. Il est très incertain de poser que 
"l'évolution" nous a doté de telles et telles propriétés et donc que 
nous devons agir ainsi et ainsi.

Beaucoup de nos caractéristiques ont pu posséder, dans le passé, une 
valeur adaptative, et pour cette raison se sont transmises. Pour 
autant, ce ne sont pas des traits que nous estimons, pour des raisons 
évidentes: ainsi, l'agressivité, la mesquinerie, la capacité à 
éprouver de la haine ou de l'envie. Mais aussi et surtout, l'aptitude 
à la souffrance, au malheur, à la névrose, à l'angoisse la plus 
profonde, etc...
Ce qui a été sélectionné est une chose, ce que nous, aujourd'hui, 
désirons atteindre en est une autre.

Mais il faut aussi saisir que (mais c'est mon très humble avis) 
l'évolution ne permet probablement pas de déterminer pour l'être 
humain une vie idéale qui satisferait ses besoins et le rendrait 
heureux. Si la souffrance physique, par exemple, a certainement été 
sélectionnée en raison de sa pure valeur "d'alarme" pour le système 
nerveux (je souffre = il y a une source de danger pour mon corps, que 
je dois fuir ou détruire), il me semble que la souffrance 
psychologique (insatisfaction, mélancolie, angoisse) a probablement 
une autre forme d'intérêt adaptatif. Par exemple, elle nous pousse à 
sans cesse agir de manière nouvelle, à inventer de nouveaux 
comportements pour tromper l'ennui qui nous ronge sans cesse. Ce 
genre de souffrance ne peut donc pas être éliminée, à mon sens, par 
l'atteinte d'un optimum (comme la souffrance physique): elle ne 
cessera pas de réapparaître, car il est possible que là réside son 
intérêt sélectif. Nous serons donc toujours plus ou moins 
malheureux... le mieux à faire est d'apprendre à aimer nos malheurs et 
à en faire quelque chose d'intéressant...
(mais bon, ça, c'est plutôt MA théorie, teintée de nietzschéisme)

6/ Enfin, sur Nature/culture, je ne l'ai pas lu, mais Descola a, 
semble-t-il, dit des choses intéressantes sur le sujet.
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9 réflexions sur “Retour sur… l’articulation Nature/culture [Guest]

  1. Bra-vo ! Je réfléchissais dans mon coin à un article sur cette articulation nature/culture mais là je vais remballer…
    Je pense qu’il est vraiment important de comprendre comment l’évolution nous a façonnés sans oublier que la valeur évolutive d’un trait se mesure par rapport à l’environnement où l’individu évolue. Notre environnement ayant changé profondément et rapidement, même si l’évolution peut être plus rapide qu’on ne le croit généralement, nous avons forcément des traits qui restent inadéquats à notre environnement actuel, voire futur (ex : mon goût immodéré pour le sucré/salé/gras et ma propension importante à en faire des stocks sur mon postérieur, peu utile si la probabilité d’une famine est quasi-nulle). Mais l’évolution n’est pas si mal faite puisque nous avons un cerveau qui nous permet de nous adapter à des environnements extrêmement différents sans attendre les mutations génétiques ad hoc…

  2. Ah enfin un article qui fait chauffer les neurones. Je me retrouve sur les bancs du lycée !
    Je suis ravie d’y retrouver Margarett Mead et d’ailleurs je partage plutôt cette vision (même simpliste) pour moi notre malheur vient (aussi) de la culture qui évolue (trop) vite et qui laisse l’homme en perpétuelle recherche d’un idéal qu’il n’aura jamais. Parce qu’il ne peut (plus) se satisfaire d’une nature telle-qu’elle. Mais là ça renvoie à la notion de la recherche du bonheur. Et même que je ferai un parallèle avec Jacques le fataliste, qui pour moi est une « farce » ou un hommage à l’ennuie ou comment apprendre à aimer nos malheurs. En tout cas je me pose une question
    Quand on a goûté à la connaissance ne peut-on plus retourner en arrière?

    • Je crois, personnellement, que la pilule d’oubli, ou les eaux du Léthé, resteront un fantasme : une fois la connaissance acquise, il faut faire avec. Ca peut être difficile pour celui qui estime que « qui accroît sa science accroît sa douleur ». Mais comme je ne partage pas cette idée selon laquelle, fondamentalement, notre malheur vient de la culture, de la technique ou de la civilisation (même si je peux parfois la ressentir, bien sûr), ça ne me pose pas (trop) de problèmes.

  3. Très intéressant cet article, et très éclairé ! Merci !
    J’ai beaucoup aimé le premier paragraphe, en effet, on retrouve souvent cet argument du « c’est naturel donc c’est bien, c’est juste ». Il m’est même arrivé de l’utiliser une fois, mais je sais bien que cela ne correspond pas à une logique très rigoureuse. Et c’est très bien expliqué ici.

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