Sinonvivionsen1913L’été dernier, à la même époque, mes nausées de grossesse s’étaient ENFIN estompées, pour laisser la place aux vertiges, aux malaises de chaleur, aux migraines et à la symphyse pubienne qui menace d’implosion à tout moment du jour et de la nuit. Autant dire que le réveil, réglé sur 6h pour le  travail, s’est pris quelques roustes bien méritées. Mais parfois, Antoine Prost arrivait à me tirer du lit: Écouter sa chronique « Si nous vivions en 1913 » sur France Inter, dans le bain, en buvant un grand café… Je me suis donc jetée sur le livre quand ses chroniques ont été réunies dans ce petit ouvrage.

Antoine Prost est historien de la société française au XXe siècle, et s’intéresse en particulier aux mouvements sociaux et à l’éducation. Il a d’ailleurs collaboré aux débats relatifs à la réforme de l’école – il avait dénoncé, en son temps, le passage à la semaine de 4 jours dans le primaire et soutenu le retour à une semaine de 4 jours et demi.

.

Il y a deux extraits surtout qui m’ont fait sourire, et voici le premier qui concerne le soin aux nourissons et en particulier leur alimentation: .

1913.4

La diversification (et le brocoli), je suis en plein dedans! (je vous en parle ICI). Il est intéressant de noter les changements en la matière au cours du siècle passé… dans le livre dont nous avons déjà beaucoup parlé sur les Vendredis Intellos (par exempleici ou ), L’art d’accommoder les bébés de Geneviève Delaisi de Parseval et Suzanne Lallemand, figure un tableau qui synthétise, par exemple, l’évolution de l’âge à laquelle les solides sont introduits dans le régime du bébé:

 20140816.01

Jusqu’en 1978 (où s’arrête le tableau), cet âge d’introduction des solides ne fait que diminuer, et à ce moment-là, les recommandations étaient qu’à un an, un bébé peut manger de tout. Et les auteurs de s’interroger sur cette évolution:

Nous pensons que la pression socioculturelle incite le praticien à réduire au plus vite les différences alimentaires entre le bébé et l’adulte. Le moteur essentiel de ce processus nous paraît être l’obscure angoisse de l’homme mûr devant un être différent, fragile, et qui, de ce fait, échappe à certains types de normalisation. Diversifier sa nourriture revient alors à accélérer son intégration dans l’univers connu et rassurant des gens d’âge, en niant sa spécificité de nourrisson. Sur le plan symbolique, cette démarche est une tentative visant à socialiser l’enfant, à l’assimiler au plus tôt à l’individu ordinaire de la société occidentale que l’on veut qu’il devienne.

Sans tomber dans une systématique théorie du complot, on peut aussi s’interroger sur les enjeux économiques d’une diversification précoce d’une part, et sur la plus grande place qui est faite à la médecine, d’autre part, avec peut-être une infantilisation des parents en général et des mamans en particulier: le « Mother knows best » serait-il progressivement remplacé par le « Doctor knows best »? Et le biberon plutôt que le sein, de même que l’introduction des solides très tôt, permettrait-il au médecin de légitimer son ingérence?

.

Mais récemment, pour la première fois, il semblerait que le mouvement s’inverse. Si certains spécialistes, comme Annabel Karmel, recommandent de commencer la diversification dès 4-5 mois, afin d’éveiller très tôt les bébés au goût (une étude américaine conclut même que commencer la diversification après 6 mois multiplierait les risques de diabète par 3!!), les recommandations officielles sont de commencer l’introduction des solides vers 6 mois.

.

Et la méthode de diversification, elle aussi, change. Si Antoine Prost parle de bouillies durant la deuxième année de l’enfant, et sans fruits crus, aujourd’hui la tendance serait à la « diversification menée par l’enfant ». Notre bulle à Nous en avait parlé ici:

Les enfants nés à terme et en bonne santé, qu’ils soient allaités ou pas, sont parfaitement aptes, pour peu que leurs parents les assistent comme il le faut, à apprendre à s’alimenter de manière indépendante et cela sans que les aliments leur soient présentés sous forme de purée ou de compote à la cuillère (principe trouvé ici)

La DME (ou baby led weaning, BLW en Anglais), même si elle est probablement pratiquée depuis toujours comme Monsieur Jourdain parle en prose sans le savoir, a fait l’objet d’un livre pour la première fois sous ce nom sous la plume de Gill Rapley et Tracey Murkett.

Les principaux avantages de cette méthode seraient d’après ce livre, que c’est une expérience amusante pour l’enfant, que c’est la suite logique de l’allaitement au sein, que l’enfant apprend l’autonomie, la confiance en soi, et à avoir confiance en la nourriture (et donc sera plus enclin à goûter de tout). Mais il y aurait aussi des effets sur le plan médical: L’enfant apprendrait à écouter ses sensations de faim et de satiété et contrôler son appétit. Pour le site gros.org, perdre ces sensations serait un des facteurs qui pourrait conduire à l’obésité infantile:

Certains enfants prennent du poids parce qu’ils mangent plus que leur faim ne l’exige, pour des raisons familiales, environnementales et/ou psychologiques.
Il peut s’agir de gavage de la part des parents ou d’autres personnes. Un enfant est gavé lorsqu’on l’oblige à manger alors qu’il n’a plus faim. Certaines mères gavent ainsi leur nourrisson, puis leur enfant. Un enfant gavé prend l’habitude de dépasser ses sensations de rassasiement, qu’il ne reconnaît même plus. Il peut ne plus différencier les sensations de faim d’émotions telles que la colère, l’anxiété, la tristesse, et mangera en réponse à toute difficulté provoquant des émotions. Les parents gavants peuvent méconnaître les besoins de l’enfant, croire bien faire en donnant de l’amour au travers de la nourriture, donner de la nourriture à la place d’attention et d’écoute, donner de la nourriture en récompense

Une étude anglaise suggère ainsi que la DME aurait des effets à long terme et que par rapport aux enfants nourris de purée à la cuiller, les enfants ayant mené leur diversification auraient une IMC plus basse et de meilleures habitudes alimentaires.

Conclusions Weaning style impacts on food preferences and health in early childhood. Our results suggest that infants weaned through the baby-led approach learn to regulate their food intake in a manner, which leads to a lower BMI and a preference for healthy foods like carbohydrates. This has implications for combating the well-documented rise of obesity in contemporary societies.

Le NHS (autorité médicale anglaise) a cependant remis en question les résultats de cette étude et estimé qu’elle n’était pas probante.

.

La méthode a ses détracteurs. Outre les inconvénients pratiques (shampooing à la courgette toutes les 3 heures pour l’enfant ET pour la mère + les premiers temps, toute la nourriture finit collée au plafond ou à vos chaussettes, ce qui est quand même du gaspillage + temps moyen de nourrissage: 1h45), la question se pose de savoir si le bébé est vraiment capable de savoir ce qui est bon pour lui (ou s’il risque de toujours choisir les aliments sucrés par exemple), si retarder l’introduction des solides ne pourrait pas mener à des carences (en fer notamment), et enfin s’il n’y a pas plus de risques d’étouffement, même si Gill Rapley affirme que non (voir par exemple cet article).

Le  Pr. Patrick Tounian, chef du service pédiatre à l’hôpital Armand-Trousseau, à Paris, est loin d’être convaincu:

Cette méthode ne repose sur aucune donnée scientifique. Je ne vois pas en quoi c’est un progrès. En laissant l’enfant choisir de son alimentation, il risque de ne prendre que les aliments qui lui font plaisir et donc de se limiter dans l’introduction des nouveaux aliments. Or, de nombreuses études s’accordent à dire que plus un tout-petit est en contact avec des aliments différents suffisamment tôt, moins il présentera de manifestations allergiques plus tard. Le second problème, c’est le risque de fausse route lié car l’enfant peut ingérer trop d’aliments solides d’un coup. Enfin, je ne comprends pas l’intérêt de voir son enfant mettre la moitié des aliments sur lui et sur les murs et de devoir le doucher après car il est recouvert de carottes…

.
.

Pourtant, beaucoup de témoignages convergent: La DME, qui s’impose parfois d’elle-même, peut être une très chouette expérience. Par exemple, chez Petit Bruit, qui a pourtant un bébé multi-allergique:

On a commencé par des légumes qu’il tolérait bien via mon lait, on n’a pas pris de risque, mais dès la première assiette, on a vite vu un bonhomme hyper emballé par la nourriture, qui portait les morceaux à sa bouche avec plaisir, se concentrait pour faire sa propre purée avec sa main, mâchait, rigolait… c’était parti! Il voulait faire comme nous, manger seul! Petit à petit on lui a fait découvrir de nouveaux légumes, les fruits (il a mangé ses premiers morceaux de pomme venant de nos assiettes de crumble, avant ça il refusait catégoriquement…), et aujourd’hui je n’ai plus peur de lui faire découvrir des goûts nouveaux. Il mange avec ses mains, découvre des textures, des odeurs, des goûts et développe tout un tas de stratégies pour arriver à ses fins : il ne mange pas le potiron de la même façon que la pomme, les haricots verts ou les galettes de riz et c’est franchement génial à observer. Les morceaux trop gros sont recrachés (merci le réflexe vomitif très en avant dans la bouche des bébés), il mâche le reste et tout se passe bien.

.

Il n’y a évidemment pas UNE méthode pour diversifier un bébé, il doit en fait y avoir autant de méthodes que d’enfants. Mais la DME peut être une source d’inspiration, pour engager une « diversification à la cool« : Chez La Poule Pondeuse:

En bref mon nouveau dogme sur cette question, c’est de ne pas en avoir : un peu de bon sens et trouver le meilleur compromis entre les efforts auxquels je veux consentir et les besoins que Pouss2 exprime. Et évidemment il n’est pas question de prétendre que c’est LA voie et que tout le monde doit faire pareil, mais simplement de signaler qu’on peut se libérer un peu de la psychorigidité ambiante sur la question et faire sa propre tambouille (ha ha ha), en fonction de ses habitudes, de son mode de vie, de ses enfants, etc. Les repas peuvent simplement être de bons moments passés en famille et la nourriture un plaisir partagé. Et puis on peut enfin sortir de la guéguerre débile des petits pots contre les purées maison : ni l’un ni l’autre mon général !

.

Ferons-nous mieux que nos arrières-arrières-grand-mères en 1913??