Au détour d’une lecture de Science et VIe (N°1161 de juin 2014), magazine d’information vulgarisée sur les dernières actualités scientifiques, je suis tombée sur un article évoquant l’impact des conditions de vie d’un enfant sur son génome. Je vous avoue que j’étais un peu surprise de voir que certains chercheurs puissent relier l’environnement d’un enfant à quelque chose qui touche aussi profondément son identité biologique.
Qu’un milieu défavorisé puisse modifier l’épanouissement culturel et intellectuel d’un enfant, ou encore son bien-être psychologique voire même physique (alimentation, accès aux soins plus ou moins difficile), nous le pressentons et constatons tous. Mais que ce milieu puisse affecter son génome, je trouve cela plutôt puissantexagéré poussé mais aussi terriblement injuste… car cela le « prédispose » à des maladies à l’âge adulte.

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Sur quoi l’environnement de vie d’un enfant joue-t-il exactement ?

Des chercheurs de l’université de Michigan (voir réf. Mitchell) ont récemment mis en évidence que des enfants élevés dans des milieux défavorisés (pauvreté, faible niveau d’éducation de la mère, attitude non attentive voire « négative » des parents, maltraitance, grande instabilité au sein de la famille, environnement stressant et violent…) avaient des télomères accourcis par rapport à d’autres enfants (et ce, dès l’âge de 9 ans).
Extrait de l’article original :

We report that exposure to disadvantaged environments is associated with reduced telomer length by age 9 year

Que sont les télomères ?
Ce sont les structures d’ADN situées à l’extrémité des chromosomes et qui permettent de protéger ces derniers. A chaque division cellulaire, la taille des télomères diminue jusqu’à atteindre une taille trop courte pour pouvoir se diviser davantage. C’est la mort programmée des cellules. Autrement dit, la taille des télomères est un marqueur du vieillissement des cellules.
On note que des télomères un peu trop courts, protègent moins la structure même de l’ADN (contenant les gènes) ce qui provoque un vieillissement prématuré et augmente le risque de contracter des maladies liées à l’âge.

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Petite parenthèse: Il existe une enzyme (la télomérase) qui permet de synthétiser les morceaux perdus à chaque division… Celle-ci est largement présente dans les cellules souches et les cellules cancéreuses ce qui les rend donc divisibles indéfiniment et immortelles (c’est d’ailleurs une des pistes pour la recherche contre le cancer). Parenthèse fermée.

Bref, l’équipe américaine a bel et bien mis en évidence, des télomères plus courts (de l’ordre de 19 %) chez un groupe d’une quarantaine d’enfants âgés de 9 ans (origine afro-américaine). N’allons pas en conclure que tous les enfants soumis à un stress violent vont tous subir ce raccourcissement de télomères et donc accélérer leur vieillissement, car à ce phénomène se superpose une prédisposition génétique.
Faut-il croire cette seule étude ? Il semblerait que d’autres équipes aient obtenu des résultats assez semblables. D’autres études ont également prouvé un raccourcissement des télomères chez les personnes vivant dans un environnement stressant, notamment celles qui subissent un racisme récurrent (un bon article ici) ainsi que chez les enfants qui grandissent dans un environnement fait de violence (entre ses parents par exemple) (réf Shalev).

« We examined telomere erosion in relation to children’s exposure to violence »

« the children who experienced two or more kinds of violence exposure showed significantly more telomere erosion between age-5 baseline and age-10 follow-up measurements, even after adjusting for variables »

 » Les enfants qui ont été exposés à 2 épisodes violents (ou plus) au sein de leur famille présentaient un raccourcissement significatif de leur télomère : résultat visible à l’âge de 10 ans, comparativement au niveau mesuré 5 ans plus tôt, même après ajustement des autres variables »

Il semble même, y avoir un effet dose-réponse entre la quantité de stress subie dans les premières années de vie et le raccourcissement des télomères (cf réf Asok)

Conclusion
L’ensemble de ces résultats, même s’ils doivent être encore affinés par d’autres études pour comprendre les mécanismes exacts, apporte néanmoins la preuve que l’environnement des enfants peut affecter de manière significative, leur santé physique sur le long terme.

Il faut autant que possible réduire l’exposition des enfants à la violence, notamment au sein de leur cercle familial. Cela va bien au-delà de l’impact psychologique, c’est un possible bouleversement de leur horloge biologique. Plus facile à dire qu »à faire, j’en conviens… notamment pour la victime de la violence !

Pour les autres paramètres impactant le génome, le manque d’attention et la violence éducative par exemple, il est possible d’agir en prônant la communication, les méthodes bienveillantes, dont il est souvent question ici sur les Vendredis Intellos (ICI; ICI, ou LA pour n’en citer que quelques uns. Encore faut-il que certains parents soient réceptifs, mais les mentalités évoluent dans le bon sens.

En ce qui concerne, les milieux défavorisés par leurs conditions sociales, les recherches futures permettront de comprendre quels enfants seront les plus sensibles: ce qui devrait orienter les interventions précoces vers les familles pour lesquelles, elles seraient les plus efficaces…sachant que pour bon nombre d’enfants, placés dans un environnement parental aimant, confortant, les effets délétères peuvent être atténués (cfr Asok).

« Further, parental responsiveness moderated the association between early adversity and telomer length, with higher parental responsiveness predicting longer telomeres only among high-risk children »

Vous pouvez retrouver cet article un peu plus détaille (notamment sur les mécanismes mis en jeu), sur mon blog ICI

Si le sujet des télomères vous branche, nous sommes quelques personnes à s’être intéressées à ce sujet sur le c@fé des Sciences:

Mr Pourquoi
Science étonnante
– chez moi, sur Le Monde et Nous
– Chez Tom Roud

Pascale72

 

Références
Article de Science et Vie, N°1161 de juin 2014, p 17 « Grandir dans un milieu défavorisé et instable altère le génome »

Mitchell C., et al.,  « Social disadvantage, genetic sensitivity, and children’s telomere length », Proceedings of the National Academy of Sciences Early Edition, Avril 2014

Shalev I. et al., « Exposure to violence during childhood is associated with telomere erosion from 5 to 10 years of age: a longitudinal study. » Molecular Psychiatry, Vol 18(5):576-81, 2012 .Lien

Asok A., et al. « Parental responsiveness moderates the association between early-life stress and reduced telomere length », Development and Psychopathology, doi:10.1017/S0954579413000011, 2013 Lien