Grâce – à cause de ? – aux Vendredis Intellos, j’ai découvert une plaquette à propos du genre censée informer les jeunes. Je dois avouer que la lecture de cette plaquette m’a fait froid dans le dos … J’hésite entre basse manipulation et bêtise pure. Dans un cas comme dans l’autre, ce n’est pas glorieux pour ses auteurs :-/.

J’ai en effet du mal à imaginer qu’un document « officiel » contienne autant de confusions. Et surtout, ça me désole que cette plaquette – que vous trouverez ici (à vrai dire, j’ai hésité à publier le lien car je serais désespérée si cette plaquette venait à trouver un écho trop grand) – soit issue d’un mouvement chrétien. Etant moi-même chrétienne, j’ai du mal à comprendre comment la philosophie intolérante que cette plaquette véhicule peut être diffusée par une religion qui prétend avoir des idéaux de tolérance et d’humanisme. Mais passons …

Ce que je veux faire ici est une critique plus détaillée de cette plaquette qui fait des amalgames et des confusions assez surprenantes pour des gens qui prétendent informer.

J’ai écrit aussi un article un peu plus « coup de gueule » à ce sujet cette semaine sur mon blog : « quoi mon genre, qu’est-ce qu’il a mon genre ? »

Alors allons-y pour commenter la plaquette …

Cela commence dès les premières pages avec cette petite phrase.

14.02.07 garcon fille

En réalité la cellule n’est ni garçon ni fille, elle est mâle ou femelle génétiquement parlant. Ca n’a rien à voir avec le fait d’être garçon ou fille, comme nous le verrons par la suite. Mais ce n’est qu’un détail. Continuons.

La différence entre sexe et genre

14.02.07 sexe et genre

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Le genre n’est pas la masculinité ou la féminité d’une personne. Elle est la case dans laquelle la société range cette personne. Ou à tout le moins dans laquelle la société range les comportements de ces personnes.

Ainsi jouer à la poupée, s’occuper des enfants, être soumis et émotionnel, …  sont vus comme des comportements genrés féminins par notre société actuelle ; jouer aux petites voitures, faire la guerre, être autoritaire et combatif, … comme des comportements genrés masculin.

Les genres qu’on attribue à tel ou tel comportement varient dans l’espace – d’une société à l’autre – et dans le temps – d’une période à l’autre. A ce sujet, j’attire votre attention sur cet excellent article sur le stéréotype du désir sexuel : « quand les femmes avaient nettement plus besoin de sexe que les hommes » . Il montre bien comment un même comportement – avoir du désir sexuel – peut être genré féminin à une époque récente (il y a moins de 100 ans) et genré masculin au XXIe siècle dans la même société.

Le sexe biologique n’est pas soumis aux critères sociaux. La façon dont on caractérise un comportement comme étant un comportement masculin et féminin, elle, change comme nous venons de le voir avec l’article cité en lien.

Ce qui est construit par l’environnement n’est donc ni le sexe, ni les comportements (sexuels ou pas) mais bien la façon dont on catalogue tel ou tel comportement.

La confusion entre genre et identité sexuelle

14.02.07 identite sexuelle

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Certains comportements sexuels sont genrés masculins ou féminins : être attiré par les femelles est plutôt genré masculin ; être attiré par les mâles est plutôt genré féminin.

Cependant la nature a fait que les comportements sexuels humains – leur identité sexuelle – sont variés : homosexuels, bisexuels, … Ces comportements existent et ont toujours existé, quelles que soient les civilisations et les époques. Ces comportements ne sont donc ni objectifs ni subjectifs : ils sont des faits, ils existent. Ce qui est subjectif, ce qui est le résultat d’une construction sociale : c’est l’étiquette que nous collons dessus, le fait de les voir comme normaux ou anormaux.

Etre attiré par une personne du même sexe, ça s’appelle de l’homosexualité (ou bi sexualité si on est attiré aussi par l’autre sexe). L’homosexualité en soi est un fait, ça n’a rien de subjectif. Par contre la façon dont on la juge est une construction sociale. Si mes souvenirs sont bons, dans l’Antiquité et dans un certain nombre de civilisations (Grèce, chez les Gaulois et les Celtes) – et que les profs d’Histoire me pardonnent si je dis des bêtises – l’identité sexuelle n’était pas une notion bien définie : il était considéré comme normal d’être bisexuel et les pratiques homosexuelles étaient considérées comme tout à fait normales.

Ce qui a changé, ce ne sont donc pas les pratiques ni l’identité sexuelle mais bien le regard qu’on y porte.

C’est CE REGARD qui est considéré comme une construction sociale.

La désinformation …

14.02.07 construction societe

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Alors là, la plaquette entre dans la désinformation pure …

Rappelons au passage que la « théorie du genre » n’existe pas. Mais bref … Que l’organisation de la société ne repose plus sur les différences hommes/femmes est effectivement une revendication qui va dans le sens des droits de la femme – enfin non, des droits de l’être humain en général : que les femmes se sentent libres de choisir quel métier elles veulent faire, si elles souhaitent s’occuper de leurs enfants ou aller travailler … et que les hommes aient le même choix. Beaucoup me cataloguent comme une féministe mais je me considère plutôt comme humaniste : je pense que le jour où les hommes qui s’arrêtent de travailler pour s’occuper de leurs enfants ne seront plus considérés comme des sous-hommes, alors nous aurons fait beaucoup pour les droits des hommes ET des femmes.

Donc ne plus baser l’organisation de la société sur les différences hommes/femmes mais sur les aspirations de chacun me parait effectivement aller dans le sens de plus d’épanouissement pour chacun … mais peut-être que je me trompe …

Ce qui signifie aussi que l’organisation de la société ne doit pas non plus être basé sur les aspirations sexuelles, la couleur de la peau ou n’importe quelle autre distinction entre 2 êtres humains.

A quoi sert le genre ?

14.02.07 devenir homme ou femme

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Il me semble que c’est donc un fait établi que la réalité biologique ne suffit pas à définir l’identité sexuelle : je peux être femelle humaine et être attirée par une autre femelle ; être mâle et être attiré par un autre mâle. Cela existe et cela a toujours existé. Ce n’est ni un choix ni une construction, c’est.

Expliquer le genre aux jeunes, c’est leur expliquer que, quand on devient homme ou femme, on n’est pas forcément conforme à 100% des comportements genrés masculins ou féminins. On peut être une femme, 100% hétérosexuelle, et aimer la bagarre et la compétition. On peut être un homme, 100% hétérosexuel, et être doux et patient. On peut être une femme, être douce et patiente et être attirée par les femmes. On peut être un homme, aimer la bagarre et être attiré par les hommes.

Dire cela ne rend pas les jeunes homosexuels. Cela leur permet surtout de se considérer comme normaux s’ils se rendent compte qu’ils le sont. Cela leur permet de ne pas – de moins ? – souffrir lorsque c’est le cas. Mais peut-être vaut-il mieux des homos refoulés qui souffrent en silence que des humains bien dans leur peau ? Je laisse la question en suspens

Passons au point suivant …

Encore la confusion entre identité, rôle, stéréotypes, …

14.02.07 identite role stereotype

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Quelques définitions pour remettre les choses à leur place.

Un stéréotype est une croyance que certaines personnes entretiennent à propos d’autres personnes. Le stéréotype est une construction sociale par excellence comme je l’ai expliqué plus haut. Ce sont les cases que nous construisons = les hommes sont comme ci, les femmes sont comme ça, les homos sont comme ci, les Noirs sont comme ça, les gros sont comme ci, etc, etc, …

Les stéréotypes = les étiquettes qu’on colle sur tel ou tel comportement appartiennent effectivement à la sphère publique car c’est la société qui les construit et les définit. Et la société peut les faire évoluer.

L’orientation sexuelle, ce sont mes comportements sexuels. Ces comportements sexuels appartiennent effectivement à la sphère privée. Si j’osais, je dirais que chacun fait ce qu’il veut avec son c** et que ça ne regarde personne.

L’identité sexuelle, c’est là encore la façon dont la société étiquette tel ou tel comportement : c’est la façon dont une personne est attribuée au genre masculin ou féminin, et dont elle-même s’identifie au genre masculin ou féminin. L’identité sexuelle a donc un rapport direct avec les stéréotypes = la façon dont la société dans laquelle je suis considère tel ou tel comportement. Elle appartient donc inévitablement à la sphère publique.

Quant au rôle sexuel, il correspond encore une fois aux stéréotypes que la société construit : maman fait la cuisine, papa bricole par exemple. Il a donc bel et bien – encore une fois – un rapport à la sphère publique puisque c’est la société qui définit ces stéréotypes.

Dire « si l’identité sexuelle et les rôles sexuels dans la société avec leurs stéréotypes appartiennent à la sphère publique, l’orientation sexuelle fait elle partie de la vie privée », ce n’est dire rien d’autre que :

La façon dont on considère que tel ou tel comportement est plutôt masculin ou féminin est une construction sociale, donc publique qui peut être modifiée par la société. Par contre les comportements sexuels sont l’affaire de chaque individu et appartiennent à la vie privée.

Je ne vois pas où est le problème avec cette façon de voir.

Prenons un exemple : imaginons que j’aime pouponner des bébés, m’en occuper. Le fait d’aimer pouponner est, selon les stéréotypes en vigueur dans notre société actuellement, un comportement genré féminin. C’est un rôle attribué plutôt aux femmes. Si je suis une femme, je rentre dans les cases, pas de souci. Si je suis un homme, j’aurais du mal à définir mon identité sexuelle = dois-je me classer moi-même dans la case « homme » ou dans la case « femme » si ce stéréotype est très fort. C’est encore plus vrai si beaucoup de mes comportements et de mes envies diffèrent des stéréotypes attendus d’un homme.

Notons au passage que mon orientation sexuelle n’a absolument rien à voir avec la choucroute : je peux être hétérosexuel et aimer pouponner. Ou bien homosexuel et aimer pouponner.

Et encore une confusion entre genre, rôle et sexe

14.02.07 pere et mere

page 17

Oui un homme devient père biologiquement et une femme devient mère biologiquement. Personne ne conteste cela même si on peut faire le choix de ne pas devenir père ou mère.

La différence est – encore une fois – dans les stéréotypes attachés au rôle de père et de mère. Ainsi la mère est vue comme plus maternante, plus douce ; le père est considérée comme plus autoritaire, plus ferme.

Là encore, ce sont des constructions sociales : on peut être père et maternant ; on peut être mère et autoritaire. La génétique détermine un certain nombre de paramètres biologiques. Elle ne détermine pas notre comportement à 100%. Sinon TOUS les hommes se conduiraient selon les stéréotypes masculins et TOUTES les femmes selon les stéréotypes féminins. Et surtout si c’était le cas, les stéréotypes de genre seraient identiques dans toutes les sociétés et à toutes les époques. Or ce n’est pas le cas comme nous l’avons déjà évoqué plus haut.

Je poursuis l’analyse de la plaquette mais je vous passe le passage sur la biologie (il y aurait pourtant des choses à dire que je développerai si vous le souhaitez). Je cite quand même cette phrase :

La fonctionnalité des organes sexuels conduit à la possibilité de procréer.

Si je la cite, c’est juste parce qu’elle m’a fait mourir de rire : ces plaquettes sont destinées à des ADOS … ouhou messieurs les rédacteurs : je pense que mon fils de 5 ans sait parfaitement que les organes sexuels féminins et masculins servent à faire des bébés. Il est probable que les rédacteurs des manuels scolaires n’ont pas insisté plus que ça sur ce point puisque cela relève d’une information connue des élèves depuis le primaire (un peu comme si, dans les livres de français au lycée, on faisait un chapitre sur le fait que le B+A = BA). Bref encore …

La question de l’éducation

14.02.07 education et genre

page 31

La phrase « on met logiquement en harmonie le sexe et le genre de la personne » signifie évidemment qu’on éduque ses enfants avec les stéréotypes en vigueur dans notre société.

Mais « éduquer sa petite fille comme une personne qui deviendra plus tard une femme et une mère », cela va plus loin : cela signifie que nous, parents, avons une idée très précise des comportements qu’une femme et une mère doit avoir. Idée bien sur conforme aux stéréotypes en vigueur dans notre société.

Ainsi, si ma fille aime la bagarre, je dois l’en empêcher afin de la conformer à la douceur véhiculée par le stéréotype « femme ». Ainsi si mon fils aime la douceur, je dois le forcer à être plus combatif pour qu’il soit conforme au stéréotype « homme ».

Je n’éduque donc plus mes enfants selon leurs aspirations à eux … mais selon l’idée que je me fais de ce qu’ils doivent être. Je n’éduque plus mes enfants en fonction de qui ils sont et de ce qui leur convient à EUX mais en fonction de leurs gênes uniquement. Or il existe une grande variabilité individuelle dans les comportements des personnes – et des enfants en particulier, je l’ai déjà dit.

Je vais vous décrire une expérience de sociologie qui vous en dira un peu plus : prenez un enfant de 2 ans, habillez-le de façon unisexe. Extérieurement, il est impossible de dire si cet enfant est une fille ou un garçon. Mettez-le dans une pièce en présence de jouets et d’un adulte. A cet adulte dites, selon les cas, que l’enfant est une fille ou un garçon. La majorité des adultes va présenter à l’enfant des jouets qui correspondent au sexe imaginé de l’enfant sans attendre de voir vers quoi l’enfant va spontanément. Et dans la plupart des cas, si l’enfant présumé être une fille va vers les petites voitures, l’adulte va tenter de l’en dissuader. Idem pour un garçon qui va vers les poupées.

Ce n’est pas vraiment ce que j’appelle tenir compte de la réalité de chacun …

Tenir compte de la réalité de chacun, comme le dit si bien cette plaquette, ce n’est pas s’en tenir aux gênes et essayer de conformer la personne à une image. C’est observer aussi les aspirations de chacun, ce qu’il ou elle aime faire, a envie de faire et les respecter.

Mais c’est visiblement cela qui coince. Le texte de la page 37 est d’ailleurs très explicite à ce sujet :

Après lecture de ces informations, les jeunes auront bien compris qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent et que la loi les protège… même des conseils de leurs parents.

Ô rage ! Ô désespoir ! Mes enfants peuvent devenir des adultes autonomes, responsables et INDEPENDANTS qui feront LEURS PROPRES choix potentiellement différents de miens (tiens je croyais d’ailleurs que c’était ça la définition d’un adulte). Aïe, l’heure est grave, qu’allons-nous devenir si nous laissons nos jeunes devenir adultes :-D ?!

Pour conclure …

On peut faire le choix d’essayer de modeler ses enfants selon le stéréotype sexuel en vigueur dans notre tête. Il y a cependant quelques risques …

Le premier, c’est que notre enfant en souffre. Ce que nous lui aurons appris en l’empêchant d’aller vers les poupées ou les voitures alors qu’il ou elle en avait profondément envie, c’est qu’il n’est pas « bien » comme il est, qu’il doit être autre chose que ce qu’il ou elle sent au fond de lui. On lui apprend à se détester d’être lui-même … et je ne crois pas qu’on fasse des gens heureux de cette façon.

Le deuxième risque, c’est que la société évolue et que les stéréotypes de genre changent … et que donc notre enfant tout conditionné se trouve dans une société qui a changé … Imaginez : une femme avec beaucoup de désir, ce qui était normal il y a 1 siècle qui se retrouverait dans notre société actuelle = elle passerait pour une nymphomane et – excusez-moi du terme – pour une salope. Dommage, on aurait un peu raté notre éducation pour le coup ;-) …

mot chat

Pour résumer, je résumerais juste mon propos en citant cette phrase célèbre :

Le mot « chat » n’est pas un chat.

L’image que je me fais de ce qu’est une femme ou un homme n’est ni une femme, ni un homme.

Enfin voilà, je pense que vous aurez compris le fond de ma pensée à ce sujet. Je n’irai pas plus loin dans le commentaire de la plaquette, je crois que tout est dit.

Une dernière petite chose …

Il y a quand même un paradoxe incroyable dans cette lutte « anti-genre » : on nous dit que le sexe est déterminé biologiquement; que cela détermine les rôles sexuels et l’identité sexuelles. Que la société n’influence pas sur ces aspects.

Et en même temps, on nous dit qu’il faut absolument éviter que les jeunes puissent penser qu’ils peuvent faire un choix parce que cela pourrait les influencer à tort.

Heu, excusez-moi hein mais si le sexe est entièrement déterminé génétiquement, je ne vois pas ce qu’un pauvre manuel scolaire va bien pouvoir changer…

A bon entendeur …

Sandrine S Comm C