20130419Jane Goodall et Flint à Gombé, 1964, Photo d’ Hugo Van Lawick pour La National Geographic Society

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Récemment, nous sommes passés, à l’occasion d’un voyage dans le Devon natal de Dawling, au Monkey World: un sanctuaire pour singes qui sont recueillis après avoir été illégalement importés en Europe. Au magasin, j’ai un peu fait fumer ma carte bleue (paix à son âme) en rachetant des livres que j’ai lus il y a si longtemps que je les avais complètement oubliés. En particulier, un livre écrit par Jane Goodall à destination des enfants: My life with the Chimpanzees (Ma vie avec les Chimpanzés).

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Tous mes rêves de petite fille qui voulait vivre en Afrique au milieu des guépards et observer les grands singes ont refait surface! En revanche, moi qui dernièrement  fuyais discrètement les ouvrages sur l’éducation (mini-overdose!), les Vendredis Intellos m’ont rattrapée!

Je suis souvent dans l’ambivalence: mon père est marin et officier de réserve de la marine. Pour lui, l’autorité est une règle absolue, et les enfants, quand j’étais petite en tout cas, se devaient de faire silence. Ma mère avait lu Libres enfants de Summerhill mais pour elle, les règles strictes et les punitions font  partie de l’éducation qu’un enfant doit recevoir, pour son bien. Mes parents, bien que ne manquant pas d’argent, tenaient aussi beaucoup à ne jamais céder à nos « caprices », l’argent de poche et les cadeaux étaient distribués avec parcimonie (jusqu’à ce qu’un peu plus tard, j’ai affaire à l’URSSAF, hum).

Pour ma part, je fuis instinctivement l’autoritarisme et je voudrais faire en sorte que, contrairement à moi, mon fils sache que son avis et sa parole ont de l’importance, et qu’il ait de bonnes fondations pour construire une solide estime de soi. Mais je me pose beaucoup de questions sur les limites que je ne lui impose pas, sur la difficulté que j’ai à lui faire respecter certaines règles. Par exemple, j’ai voulu le sevrer à un an, j’en avais assez, et je voulais faire un traitement de fertilité incompatible avec l’allaitement. En fin de compte, il a été sevré à 26 mois (à ce stade, j’avais du mal à ne pas le repousser violemment quand il trouvait mes seins la nuit). Ou encore, à plus de 2 ans et demi, il n’a jamais mis  ne serait-ce qu’un orteil dans son lit, ce qui parfois me convient très bien, mais certaines nuits me pèse beaucoup. Enfin, j’ai beaucoup, beaucoup de mal à me limiter quand il s’agit de faire des cadeaux d’une manière générale, mais alors en particulier pour ce qui concerne les cadeaux pour mon fils!

Est-ce que les limites sont seulement bénéfiques aux parents? Ou est-ce que, comme le pense ma mère, « l’école de la vie, c’est l’école de la frustration »? On a souvent évoqué sur les Vendredis Intellos le lien entre attachement et autonomie (s’attacher pour mieux se détacher). Mais est-ce qu’apprendre la frustration est aussi nécessaire pour prendre son envol? Est-ce que dans une certaine mesure, bénéficier de la protection de parents qui ont « réussi » sur le plan social peut nuire à la prise d’indépendance et au bonheur de l’enfant?

Je n’ai pas de réponse à ces questions, évidemment. Mais l’histoire de ce petit chimpanzé, Flint, me taraude. Pourquoi est-ce qu’il n’est pas parvenu à se détacher de sa maman? Cela ne semble pas lié à un défaut d’attachement? Est-ce que sa place dans la fratrie, ou son caractère ont pu jouer un rôle? Ou peut-on parler d' »échec » dans son éducation? A-t-il manqué de limites, d’autorité, a-t-il été surprotégé? Nous sommes au début des années 1970, mais c’est cette dernière hypothèse que retient  Jane Goodall, qui conclut que sa mère était trop vieille et n’avait plus la force de lui imposer les limites nécessaires à son développement.

Evidemment nous ne sommes pas des animaux et j’ai bien conscience des limites d’une comparaison entre les comportements des bébés primates et des bébés humains, mais enfin ce passage m’a un peu obsédée ces derniers jours. Donc je partage, il n’y a pas de raison que je sois la seule à cogiter! Vous me direz ce que vous en pensez?

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(Une bien meilleure traduction est disponible, mais j’ai seulement la version anglaise sous la main, donc la traduction est de moi, soyez indulgents!)

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En 1964, lorsque Flint est né, Flo était la femelle la plus haut placée dans la hiérarchie sociale du groupe (…). Elle fonçait toujours sans crainte à la défense de Flint s’il avait besoin de son aide. Il est devenu très sûr de lui. Il mettait au défi des chimpanzés plus âgés et plus forts que lui, parce qu’il savait que s’ils osaient répliquer, sa mère, sa sœur, ou un de ses frères se précipiterait pour lui venir en aide. A quatre ans, la meilleure description qu’on pouvait donner de Flint  était  de dire qu’il était un «enfant gâté».

Puis Flo a commencé à le sevrer. Quand il voulait téter, elle le repoussait. Quand il sautait sur son dos pour être porté, elle haussait les épaules pour l’en déloger. Flint, comme de nombreux jeunes, en a conçu beaucoup de frustration. Il faisait des colères violentes, gesticulant et criant jusqu’à s’en étouffer. Il frappait et mordait même sa mère. Il était si violent que Flo ne réussit pas à le sevrer pour la naissance de son bébé suivant.

A la naissance d’un petit frère ou d’une petite sœur, la plupart des jeunes commencent à se faire leurs propres nids pour la nuit.  Mais Flint insistait pour dormir avec Flo et sa  nouvelle petite sœur Flame. Quand Flo essayait de lui interdire, il pleurait jusqu’à ce qu’elle cède. Et il insistait pour continuer à être porté sur le dos de sa mère, alors même que le nouveau bébé était agrippé à son ventre. (…)

Flame disparut quand elle avait 6 mois (…). Et Flint, qui bénéficiait désormais de nouveau de toute l’attention de sa mère, retrouva rapidement le moral et ses anciennes habitudes. Il continuait à dormir avec Flo, à se faire porter  sur son dos, et la harcelait constamment pour qu’elle le toilette.

La plupart des mâles de huit ans commencent à passer du temps loin de leur mère, voyagent avec les grands mâles, et apprennent les choses qu’ils auront besoin de savoir une fois adultes. Mais Flint resta dépendant de Flo. A cette époque, elle avait l’air très vieille – elle devait avoir près de cinquante ans. Ses dents étaient usées jusqu’à la gencive, son pelage autrefois noir était brun et clairsemé, et elle avait comme rétréci, et paraissait frêle comme une petite vieille dame. Elle s’effondrait tout simplement quand Flint tentait de monter sur son dos, de sorte qu’il devait marcher, mais il dormait toujours avec elle la nuit.

Flo est morte en 1972. (…). Pour Flint, la mort de Flo fut un choc dont il ne se remit jamais. C’était comme si, sans sa mère, il n’avait plus la volonté de vivre. Voûté et malheureux, il s’assit sur le bord de la rivière près du corps de sa mère. (…). Enfin, Flint s’éloigna. Sa dépression s’aggrava. Il ne mangeait presque rien, il restait seul, et dans cet état de deuil, il tomba malade. (…) Nous avons essayé d’aider Flint dans sa maladie et dans sa peine. (…) Mais rien n’y fit, et environ trois semaines après la mort de  Flo, Flint mourut à son tour.

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Traduit depuis  My life with the Chimpanzees , Jane Goodall,  160 pages, Simon & Schuster; Revised edition  (10 Feb 2007), p.92.

Drenka