poupee freud

J’échange de temps à autre avec Camille et Olivier du site superparents.com. et je collabore avec eux sur leur chouette projet de « Fiches outils » en en rédigeant quelques-unes.

Aussi quand j’ai vu qu’Isabelle Filliozat leur avait accordé une interview, je me suis précipitée sur l’article qui en a résulté et que vous trouverez ici.

La lecture de cette interview m’a permis de préciser ce qui me questionne dans l’approche que pratique Isabelle Filliozat et que je n’avais pas encore identifiés très précisément.

Je vous livre ici les réactions qu’a suscitées en moi la lecture des propos d’Isabelle Filliozat.

Sortir du paradigme psychanalytique …

Je suis totalement d’accord avec elle sur le fait que

le paradigme psychanalytique de la théorie des pulsions (Freud) qui voit l’enfant comme une petit être tyrannique qu’il faut canaliser en lui imposant des règles et limites strictes

a fait – et fait encore – de gros dégâts sur les parents, sur la relation parent-enfant et donc sur les enfants.

Ce paradigme baigne toute notre société, est inclus – de façon parfois mal digérée – dans des formations comme celles des assistantes maternelles, des enseignants … et même celle des esthéticiennes ! C’est vous dire où nous en sommes et le travail qu’il va falloir faire pour nous sortir de tout cela.
Là dessus, je suis à fond d’accord avec Isabelle Filliozat : oui il faut sortir de cette vision négative de l’enfant qui n’aide ni les enfants ni les parents.

Un paradoxe entre ce qui est bon pour l’enfant et ce qui est bon pour les parents

Par contre, je suis gênée aux entournures par un paradoxe – mais peut-être n’est-il qu’apparent ? – que je crois déceler dans le discours sur l’éducation bienveillante. Comme si ce qui était valable pour les enfants ne l’était pas pour les parents.

Je m’explique …

Bien sur que les enfants se développent mieux, apprennent mieux – sur le plan émotionnel, relationnel et intellectuel – quand l’apprentissage est lié à des émotions positives.
Or ce qui est valable pour les enfants l’est aussi pour les parents : nous sommes aussi des apprenants, évoluant sans arrêt, apprenant à nous comporter différemment avec nos enfants.

Quand Isabelle Filliozat dit

Il suffit de sentir le léger stress que nous éprouvons tous, les humains, lorsqu’on nous donne un ordre ou un interdit pour vérifier que cela ne nous met pas du tout en sécurité.
Rythme cardiaque accéléré = peur
Rythme cardiaque ralenti = sentiment de sécurité

Moi, en tant que parent, ça me stresse. Je ne me sens pas en sécurité.

Parce que penser qu’à chaque fois que je vais dire dit une chose « de travers », je vais stresser mes enfants, leur faire potentiellement du mal, moi, ça ne m’aide pas du tout à être dans le plaisir justement ni à me sentir en sécurité !!! Ca me stresse, j’ai peur ! Et qui dit stress, dit : je ne fais pas correctement et je me stresse encore plus et c’est de pire en pire.

Je le répète, je suis totalement d’accord sur le fond = on apprend mieux, de façon plus efficace, plus durable quand l’apprentissage est lié à une émotion positive, au plaisir. Cela les neurosciences le démontrent de façon claire. Et l’apprentissage est lié un plaisir quand je me sens en sécurité, quand je suis autorisé à me tromper, à faire des erreurs, que les erreurs ne sont pas des échecs, mais des occasions de progresser.

Mais présenté comme cité plus haut, c’est juste flippant !

Et donc c’est un excellent moyen de faire en sorte que les choses se passent mal car les parents risquent de se crisper sur les « mauvaises choses » qu’ils font par peur de traumatiser leurs enfants.

Et donc il y a là pour moi un discours contradictoire : quand je me sens libre, je me sens en sécurité et je me comporte mieux. Or on me dit « si tu donnes des ordres à tes enfants, tu les stresses. », tout de suite je me sens nettement moins libre en tant que parent, donc pas en sécurité et pas dans le plaisir mais dans la contrainte.

Or moi aussi, en tant que parent, je suis apprenante, tout comme mon enfant apprend la vie = j’essaie de m’améliorer, de progresser pour mieux répondre aux besoins de mon enfant. Je suis mon propre professeur.

Et là mon propre professeur ne me donne pas le droit à l’erreur = quand tu donnes des ordres à tes enfants, tu les stresses …

Comment puis-je progresser si je pense ça ? Je suis figée dans la crainte de ne pas dire ce qu’il faut, de faire du mal.

Vous l’aurez compris, je suis parfaitement d’accord sur le fond concernant l’éducation positive : les enfants se comportent mieux quand on utilise une approche positive et bienveillante, les relations sont plus fluides, les tensions moins fréquentes, …

Mais les parents aussi fonctionnent comme ça ! Et je pense qu’insister sur le stress créé par certaines façons de faire n’est pas le meilleur moyen d’aider les parents.

Les limites sécurisent-elles les enfants ?

Cette question des limites est très importante. C’est celle qui a sans doute suscité le plus de réactions de la part des parents internautes.

Isabelle Filliozat dit :

NON ! Les interdits, frustrations et limites que nous donnons à l’enfant ne lui donnent pas un sentiment sécurité. Et ne lui donnent pas non plus les « bonnes » bases de la socialisation. Passons sur cette connotation morale « bonnes » bases, ceci est le dada de la psychanalyse (française) avec sa théorie des pulsions qui a fait tant de mal à l’éducation des enfants.
Ce qui donne le sentiment de sécurité aux enfants, c’est l’attachement, l’attention du parent à ses besoins, le respect, etc… c’est aussi la liberté, les permissions et les consignes qui aident à savoir comment faire ceci ou cela en toute sécurité. Les seules limites qui donnent de la sécurité sont celles de l’enfant. Il se sent en sécurité si nous lui enseignons qu’il a des limites et qu’il a le droit de les faire respecter par ses frères et sœurs, par les gens, et même par nous. » Ton corps est à toi, et si ce qu’on te fait te fait non à l’intérieur, tu as le droit de dire Stop. », « ce stylo est à toi et si tu ne veux pas que ta petite sœur joue avec, tu as le droit de le mettre sur cette étagère en hauteur ».

Pour moi, le sentiment de sécurité, pour l’enfant, passe aussi – et beaucoup, pour ne pas dire entièrement – par le fait de sentir que les personnes qui s’occupent de lui ne vont pas le maltraiter, le traiter violemment physiquement ou verbalement, qu’il ne va pas se sentir humilié ou blessé par ses parents. Qu’il se sent respecté en tant que personne par les gens qui l’entourent et dont il dépend presque entièrement.

Donc effectivement je pense aussi les limites ne sont pas utiles à l’enfant directement. Je suis persuadée qu’un enfant peut parfaitement bien grandir avec très peu de limites effectivement, voire pas du tout.

Par contre, je pense que les limites sont primordiales pour le parent !
Lorsque le comportement de l’enfant n’est pas acceptable pour le parent et qu’il ne pose pas de limites, le parent finit par exploser (voir à ce sujet l’article « la carte de fidélité »  publié sur mon blog).

Je pense qu’il est bien plus sécurisant pour un enfant de voir son parent lui poser des limites que de n’avoir aucune limite et de voir le parent finir par exploser de colère et réagir violemment.

Donc ne pas poser de limites oui … si on en est capable ! Et je ne connais pas grand monde qui l’est.

Parce que voir la personne dont on dépend totalement affectivement et matériellement devenir violente à notre égard, ça, ça fait vraiment peur !

Donc en ce sens, je pense que les limites sécurisent effectivement l’enfant, mais pas pour les raisons évoquées par les psychanalystes. Et qu’il faut arrêter de faire croire que le parent idéal est un parent qui peut tout accepter de son enfant sans rien dire et le laisser totalement libre. Je suis avant tout une réaliste et je suis sincèrement persuadée que cet idéal est une utopie. Et les utopies font souvent souffrir les gens qui y croient parce qu’ils se désolent de ne pas y parvenir.

Les enfants sont tout à fait à l’aise avec des limites dont ils comprennent le sens = quand ils comprennent qu’elles servent à les protéger, y compris à les protéger de notre propre violence de parents.

L’origine de nos colères

Arrive ensuite un point sur lequel je suis clairement en désaccord avec Isabelle Filliozat. Voilà ce qu’elle dit sur l’origine de nos colères :

Ceci dit, clairement, nous sommes parfois pris par notre passé, happés dans notre histoire à notre insu et cela déclenche des réactions excessives. Nous entrons dans des fureurs hors de proportion avec le problème ou sommes démunis devant une situation pourtant relativement simple. Dans ce cas, il est utile de commencer une démarche.

Les fureurs hors de proportions ne sont pas forcément liées au passé. Elles peuvent simplement être liées au contexte actuel – un cumul de difficultés sur plusieurs plans par exemple, personnel professionnel, … – ou bien tout simplement à notre mode de gestion de la colère.

Ce mode de gestion est sans doute lié à nos apprentissages passés – mais pas forcément ceux de l’enfance, ceux de l’âge adulte comptent aussi ! E

J’ai déjà largement abordé ce sujet dans les articles de mon blog : « je m’énerve trop vite , je crie sur mes enfants» et « comment poser des limites à son enfant tout en le respectant ».

Il n’est pas nécessaire de remonter son passé pour résoudre des difficultés présentes, et y compris pour les résoudre de façon durable.
Décider simplement de se comporter autrement, travailler sur le « comment faire autrement » plutôt que sur le « pourquoi ai-je ce problème » me parait plus efficace, y compris à long terme.

Certes, nos problèmes peuvent venir du passé mais il n’est pas possible d’effacer un apprentissage. On peut simplement le remplacer par un autre apprentissage. Il est donc à mon avis plus productif d’apprendre à faire différemment.

Les bons et les mauvais parents ?

Penser qu’il faille « faire un travail sur soi » pour être un bon parent relève aussi de cette drôle de dichotomie à laquelle je n’adhère absolument pas. Il y aurait des « bons » et les « mauvais » parents, les uns réfléchissant, travaillant sur eux et les autres non, sujet dont j’ai parlé dans l’article « les bons et les mauvais parents ».

Faut-il avoir suivi une psychothérapie pour être un « bon » parent ? Pour ma part, je suis persuadée que non.

Là où je rejoint totalement Isabelle Filliozat par contre, c’est sur la nécessité pour les parents de s’entourer. Voilà ce qu’elle en dit :

La première étape, est pour moi de s’entourer. Avoir un bon réseau relationnel, des amis pour nous soutenir, des relais pour garder nos enfants, des copains et des copines pour nous donner des idées et partager des expériences… des gens autour de nous pour échanger, se nourrir, et tenir le coup face aux inévitables remarques des personnes « bien intentionnées » qui nous entourent et ne partagent pas notre vision de l’éducation.

Et c’est vrai que ce réseau aidant et bienveillant peut constituer une ressource inépuisable dans les moments de doute, de fatigue, de questionnement, …
Parce que, même si on a fait une psychothérapie, même si on a un entourage bienveillant, quand on est parent, on a des enfants … et des moments de doute, il y en aura inévitablement !

Paradoxe quand tu nous tiens …

Pour finir, je voudrais aborder un point qui me semble représentatif de ce que je ne partage absolument pas avec Isabelle Filliozat :

Camille et Olivier de Supers Parents : Un autre point dont nous avons discuté : la difficulté, pour certains parents s’initiant à la parentalité positive… de partager cette philosophie avec leur conjoint. Quelle piste pouvez-vous proposer à ces personnes ?
Isabelle Filliozat :
1. Le non-jugement ! C’est efficace pour les enfants, mais aussi pour les adultes ! Un conjoint qui se sent jugé s’enfermera dans sa position.
2. L’empathie. C’est aussi à l’empathie que nous lui fournirons que notre conjoint pourra mesurer le non-jugement ! Faire une phrase du type : « J’ai vu combien tu étais énervé par le comportement de Julien, c’est dur de voir son fils rapporter de telles notes (être le plus précis possible) » ou « ça te met hors de toi de voir ton fils sur l’ordinateur alors qu’il n’a pas fini ses devoirs. » (Attention au ton de la voix, qui reste plein de tendresse, de respect et de compréhension… si, si…!)
3. L’écoute. Qu’est-ce qui est le plus dur pour toi quand il rapporte des notes inférieures à la moyenne / quand tu le vois sur son ordinateur…
4. Et écouter aussi le passé… et ton père, comment il réagissait quand… c’est en incitant le conjoint à faire le lien avec sa propre enfance, qu’on va vraiment l’aider à ne plus mobiliser le comportement excessif.

Il est fondamental de ne pas se sentir « supérieur » à l’autre, parce que nous aurions plus raison que lui, ou autre. Nous n’avons pas été plongés dans la même culture enfantine, nous n’avons pas eu la même expérience en tant qu’enfant. Voir notre conjoint enfermé dans un nœud dont il n’arrive pas à sortir seul peut nous aider à l’accompagner sans le juger comme incompétent, dur, méchant, laxiste…

Ces 2 derniers conseils sont totalement contradictoires à mes yeux.

Dire à quelqu’un « et ton père, il réagissait comment quand … », c’est d’une certaine façon dire à l’autre « moi je sais quel est ton problème et il faut que tu en prennes conscience pour avancer ».

En posant ce genre de question, on se met – de fait – dans une position « haute » par rapport à l’autre, une position « supérieure » implicite qui parle d’elle-même et à laquelle l’autre va quasi immanquablement réagir et résister.

Parce que personne n’aime se voir traiter comme « inférieur », comme « celui qui ne se rend pas compte qu’il a un problème ».

Donc non jugement, écoute et empathie, oui. Ecouter le passé, non. Sauf si c’est le conjoint lui-même qui en parle. Sinon on n’est plus dans l’écoute, on est dans le jugement et l’interprétation. Et il y a de fortes chances que le conjoint se rebiffe ;-).

Je crois que ce dernier point est représentatif du paradoxe qui me gêne dans cette interview.

Si je devais résumer ma pensée, je reprendrai la phrase d’Einstein :

On ne résoud pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré

Et c’est à peu près exactement ce qui me gêne dans cette interview qui semble dire « sortons de la psychanalyse » mais en utilisant encore la psychanalyse. Le serpent qui se mord la queue :-D …

Oui la vision psychanalytique a fait – et fait encore du mal – dans l’éducation.

Oui nous avons absolument besoin d’en sortir pour passer à une éducation positive, bienveillante, constructive.

Mais, comme j’espère l’avoir montré dans cet article, garder une vision psychodynamique – qui a donc les mêmes prémisses théoriques sur le développement de la personnalité = nos troubles sont issus de l’enfance – me parait tout à fait contre-productif pour faire avancer les choses.

Je pense que, sur le fond, je suis assez proche de la vision qu’a Isabelle Filliozat de voir l’éducation et que nous partageons les mêmes valeurs. Mais je ne partage pas sa façon de présenter les choses en fait.

Il y a d’autres façons radicalement différentes d’aborder ces sujets, sans avoir recours au passé et qui permettent de résoudre durablement les difficultés rencontrées au quotidien.

Ce serait bien que nous sortions ENFIN VRAIMENT de ce paradigme psychanalytique qui veut que les parents soient responsables de tous les maux de leurs enfants, paradigme qui conduit les parents à se culpabiliser, à avoir peur de faire du mal à leurs enfants et donc leur permet difficilement de se sentir en sécurité dans leurs relations avec leurs enfants, préalable pourtant indispensable à une parentalité positive.

Commençons donc par voir les choses autrement …

Il y a d’autres implications plus globales en-dehors de la parentalité si on sort radicalement de ce paradigme psychanalytique mais c’est un autre sujet qui concerne moins directement les Vendredis Intellos ! ;-).
Retrouvez cet article – et bien d’autres ! – sur mon blog par ici !

Sandrine S Comm C

Photo Credit: Zoria via Compfight cc