Etre parent, c’est aussi prendre soin de soi [mini-debrief]

Si on cherche « mère épuisée » sur le blog des Vendredis Intellos, on trouve une quantité d’articles.(voir ici)

Preuve que le thème de l’épuisement parental touche chacun(e) de nous à un moment ou à un autre.

Comment en sommes-nous arrivé(e)s là ?

C’est Philippe Ariès, le premier qui a été connu pour s’être intéressé à la notion d’enfance dans l’histoire, dans un livre paru en 1960″L’enfant et la vie familiale sous l’ancien régime ». Il y soutenait la thèse que l’enfance serait une notion assez récente, apparue seulement au XVIIe siècle.

Il revient sur ce livre dans un entretien de 1980, publié dans un numéro de la revue « Les collections de l’histoire » consacré à « L’enfant et la famille ».(juillet-septembre 2006)

« J’admettais bien un modèle ancien où la place de l’enfant était très réduite dans la société. En particulier réduite dans le temps – l’enfant était très tôt jeté dans la société des adultes où il perdait beaucoup de sa particularité, et mêlé aux couches inférieures de cette société, dans une sorte de subculture. En ce qui concerne le tout petit enfant (je n’ai pas assez distingué les deux âges de l’enfance), j’acceptais l’idée que l’attitude des adultes était un mélange d’affection amusée – pas très différente de celle qu’on manifeste aux petits animaux domestiques !- et d’indifférence. Tel est le premier thème de mon ouvrage.

Le second thème, c’est que l’enfant appartenait beaucoup moins à que nous l’imaginons aujourd’hui à sa famille naturelle. C’est là une idée à laquelle je tiens beaucoup; il appartenait surtout à sa communauté, communauté rurale, communauté de quartier, et il était socialisé par ce milieu, au moins autant, sinon plus que par sa famille. « 

Il a été prouvé par la suite qu’au Moyen Age, il y avait une réelle affection  pour l’enfant  et qu’ils étaient éduqués avec soin. ce n’est donc pas la notion d’enfance qui n’existait pas, mais sans toute une évolution de la place de la famille et de l’enfant dans la communauté qui s’est fait jour, et P Ariès a revu son point de vue :

« Si j’avais à refaire mon livre, non seulement je ferais une meilleure part au moyen Age, mais j’inclurais la période romaine et hellenistique, dont les travaux de Paul Veyne nous montrent l’importance dans l’histoire des sentiments et des représentations. Et je ferais l’hypothèse suivante, que je vous livre en gros : » il me semble qu’il existe une relation entre 1) le sentiment de l’enfance, 2) l’école, 3 la culture écrite. Quand la culture écrite l’emporte, l’école est un outil indispensable de la reproduction de la société et l’enfant devient l’objet d’un investissement privilégié. Quand la culture écrite régresse au profit de la culture orale, l’école ne remplit plus le même rôle (sans pour autant disparaître, car c’est la singularité de nos sociétés, l’écriture subsiste toujours), et l’enfant vit plus au milieu des adultes; l’enfant est si l’on peut dire « bémolisé »)

Bon voilà la notion d’enfance installée avec la prédominance de l’écriture et l’existence de l’école.

Mais pourquoi l’enfant est-il aujourd’hui si précieux, pourquoi sommes-nous à ce point investi dans son bien-être souvent au mépris de notre équilibre ?

C’est notamment dans un numéro Hors-série de Sciences Humaines de Juin – Juillet Aout 2004, consacré à l’enfance  qu’on peut lire un article de Laurence Gavarini intitulé « Le nouveau statut de l’enfant  » qu’on a quelques éléments de réponse  :

Objet d’amour et de culte, l’enfant est d’autant plus idéalisé qu’il a été « désiré ». Sa naissance consacre la « parentalité » de ses parents, un néologisme récent qui dit bien que la fonction sociale de l’exercice de la parenté est en plein changement. Alors que le lien conjugal et matrimonial se précarise fortement, la parenté devient peu à peu un lien indissoluble : on se sépare en tant que couple, mais idéalement on reste parents ensemble.

(…)

C’est l’histoire de ce phénomène collectif, de portée à la fois imaginaire et symbolique, qui s’est déroulé depuis un quart de siècle dans toute la société en changeant totalement notre regard sur l’enfant et la famille que j’ai esquissé sous le terme de « passion »

(…)

La datation précise des origines de ce nouveau rapport social aux enfants peut toujours être discutée. Le sociologue Gérard Neyrand montre bien que dès les lendemains de la Seconde Guerre mondiale se sont accélérées les connaissances, en particulier du fait de la clinique que livrent les enfants victimes de la guerre (traumatismes, séparations forcées, carences affectives).

(…)

La carence maternelle devient dès lors rapidement selon une sorte de vulgate la cause des souffrances psychiques de l’enfant. A l’inverse, on voit se dessiner peu à peu en filigrane les conditions d’un développement normal : la mère doit être suffisamment présente physiquement et psychiquement à son enfant (« contenante ») tout en se gardant d’être « fusionnelle » avec lui. C’est sur cette base que sera d’ailleurs peu à peu campée négativement une sorte de tableau clinique de la pathologie de la « mère du psychotique ».

(…)

Les découvertes et nouvelles modalités du rapport aux enfants depuis les années 70 sont les héritières directes de ces savoirs. Elles correspondent aussi à des ruptures sociales, dont les plus décisives vont se produire après 1968 sur un terreau social propice à la transformation des relations entre les sexes et entre les générations. Émancipation des femmes, mutations de la famille et des fonctions parentales, émergence du phénomène social des « nouveaux pères », médicalisation de la contraception et de la procréation et quête de « l’enfant parfait », importance prise par la génétique dans le diagnostic et dans la filiation…, tous ces évènements dessinent la configuration historique singulière dont va résulter la « passion » de l’enfant.

En très résumé, l’observation des enfants traumatisés par la guerre a fait mis en lumière l’importance de la relation mère-enfant, en même temps que la maîtrise de la conception font de l’enfant un être précieux qui se doit d’être parfait.

Ce phénomène est certainement amplifié par la crise économique qui conduit à faire de la famille une valeur refuge, et à rêver pour ses enfants d’une prospérité dont on se sait exclus au présent.

Sauf qu’à trop en faire pour nos enfants, sans penser à nous-mêmes nous faisons  fausse route.

On ne peut être bienveillant à l’égard d’autrui et de ses enfants en particulier si on nage en permanence en plein stress, si on ne se ménage pas.

Je crois que tous les spécialistes de l’enfance ont à l’égard des parents  ce message « Prendre soin de soi ».

Et c’est naturellement le premier des 14 outils pour une parentalité bienveillante et respectueuse énoncé par Camille et Olivier de Superparents.

Commencer par s’occuper de soi

  1. Etre reposé(e)
  2. Bien m’alimenter
  3. M’oxygéner
  4. Remplir mes réservoirs d’énergie, me ressourcer, me recentrer, faire des trucs qui me plaisent

Et je pense que ce n’est pas un hasard si c’est le premier outil : impossible de passer aux autres sans avoir acquis celui-là.

Drenka nous livre un exemple plus extrême : comment prendre la rééducation périnéale comme un soin , un moment privilégié pour soi, au travers un extrait du livre « Le journal de moi … maman par Mère Bordel« .

J’ajouterais volontiers un conseil de Christophe André , psychiatre spécialisé dans la prévention des rechutes après un épisode dépressif, et auteur de nombreux ouvrages

« Essayez de vous endormir tous les soirs en pensant à deux ou trois bons moments de votre journée. C’est tout bête, mais essayez déjà de le faire pendant quinze jours et vous verrez deux choses : ce n’est pas si facile à appliquer et cela fait beaucoup de bien quand on y arrive. »

On essaie ?

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Comments
5 Responses to “Etre parent, c’est aussi prendre soin de soi [mini-debrief]”
  1. Madame Sioux dit :

    Ca c’est un débrief riche, qui constitue même une contribution à lui tout seul ! Merci pour toutes ces citations intéressantes :-)
    Et je vais tenter ta dernière idée, chiche !!

  2. mmedejantee dit :

    Merci beaucoup Phypa pour ce très riche débrief!!! Tu as su remonter à la source de ce conseil si banal (et pourtant pas toujours simple à suivre!) et nous donner de quoi alimenter nos réflexions sur la place de l’enfant mais aussi les mutations que la famille a connu ces dernières décennies, ces derniers siècles ainsi que les intrications de ces mutations avec le contexte économique, les évolutions technologiques, les aspirations idéologiques, etc… Bref: merci!!!

    • phypa dit :

      J’ai l’impression qu’en prenant un peu de recul sur la place de l’enfant dans l’histoire et de par le monde, nous voyons en effet les injonctions actuelles de perfection sous un autre angle.

      Même si cela ne donne pas vraiment de réponse concrète à nos questions, il me semble que ça relativise la pression qu’on se met.

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  1. [...] Si on cherche "mère épuisée" sur le blog des Vendredis Intellos, on trouve une quantité d'articles.(voir ici) Preuve que le thème de l'épuisement parental touche chacun(e) de nous à un moment ou à …  [...]

  2. [...] Il y a quelques temps, je piochais dans la revue « Les collections de l’histoire » consacré à « L’enfant et la famille ».(juillet-septembre 2006) au sujet de l’histoire de la notion d’enfance. (voir le débrief sur « être parent c’est aussi prendre soin de soi« ) [...]



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