Il y a quelques semaines, lorsque j’évoquais l’instinct maternel tel que décrit par Sarah Blaffer Hrdy, je faisais référence à cet article, dont l’auteur est venue partager son interrogation dans les commentaires: Il semble exister un consensus dans le monde scientifique, selon lequel l’ocytocine interviendrait dans le processus d’établissement du lien et d’attachement (en particulier l’attachement de la mère pour son nouveau-né). Et pourtant, aucune étude ne viendrait prouver scientifiquement le rôle de l’ocytocine chez l’humain.

C’est ce qui m’a donné envie de présenter aujourd’hui le livre de Michel Reynaud, L’amour est une drogue douce… en général (chez Robert Laffont, 2004), parce que c’est dans ce livre que j’ai pour la première fois lu sur l’hypothèse de l’ocytocine et de son rôle dans l’attachement, l’amour, et la fidélité.

L’auteur est psychiatre et chef du département de psychiatrie et d’addictologie à l’hôpital universitaire Paul-Brousse. Il est spécialiste des addictions, alcoolisme et toxicomanie notamment. Le livre parle des symptômes d’addiction que peuvent présenter des patients en manque… de l’être aimé! Il décrit ainsi les mécanismes neurologiques et biochimiques du sexe et de la passion amoureuse, et fait un parallèle avec les mécanismes neurologiques et biochimiques mis en jeu par la consommation de drogues:

Si l’amour nous rend si heureux, c’est que, comme toutes les activités agréables de notre vie (…), il entraîne l’augmentation dans le cerveau du taux de dopamine. Or, cette substance euphorisante nous incite à désirer sans cesse plus de plaisir, plus de passion, et nous rend dépendants. Amoureux, nous partageons le sort du toxicomane qui ne vit que pour l’instant où il retrouvera ses paradis artificiels. A ceci près que notre drogue porte le prénom de l’être aimé…

Alors je n’adhère pas à toutes les hypothèses présentées, et il est vrai que certaines de ces hypothèses sont assenées comme des certitudes sans être réellement étayées ou en passant sous silence le fait qu’elles ont fait l’objet de contestations. Par exemple, l’auteur reprend en introduction la théorie de l’attachement de John Bowlby (John Bowlby, Attachement et perte. vol 1, L’attachement; PUF 2002), expliquée ici par Phypa, selon qui le comportement de la mère avec son tout jeune enfant conditionnerait les futurs comportements et les choix amoureux de cet enfant. Michel Reynaud reste très prudent sur le sujet, et rappelle que tout ne se joue pas dans la petite enfance et que toute « blessure » est réparable, mais par extrapolation, il conclut à l’incidence du comportement maternel sur une éventuelle tendance à l’addiction. Or la  théorie de Bowlby a été mainte fois critiquée, d’une part parce qu’elle véhicule l’idée anti-féministe de la mère irremplaçable, et d’autre part parce qu’elle est très culpabilisante pour des parents confrontés à un enfant qui aurait des difficultés dans sa vie amoureuse ou pire, par extrapolation, aux prises avec la drogue. Donc dans l’ensemble, je pense qu’il faut le lire en gardant un oeil critique, mais j’ai trouvé ce livre très intéressant.

Lorsque j’ai découvert cet ouvrage, il y a quelques années, je vivais une passion amoureuse à tendance destructrice, et ce texte, bien qu’il ne soit pas non plus une solution miracle, donne des pistes pour comprendre comment l’amour peut se transformer en addiction et générer de la souffrance plutôt que du bonheur. Par exemple il explique que le contraste entre un sentiment de bonheur intense suivi d’un sentiment de manque prolongé peut favoriser la mutation du sentiment d’amour en addiction : ce qui expliquerait que certains succombent pour une personne qui n’est pas disponible pour eux ou qui « souffle le chaude et le froid » ! Or je crois que, dans une certaine mesure, la compréhension de ces mécanismes peut aider à éviter certains pièges… en outre, pour moi, la reconnaissance de ma souffrance m’a en un sens donné une légitimité et aidée à trouver un apaisement (C’est bien sûr très personnel!).

Pour en revenir à l’ocytocine, le rôle de cette dernière n’est ici pas décrit comme une hypothèse mais comme une certitude:

L’ocytocine, l’hormone de l’attachement premier

Si, en général, maman nous aime si fort, c’est grâce à l’ocytocine (il y a d’autres facteurs, bien évidemment!). Les femmes délivrent une grande quantité de cette hormone lors de l’accouchement, via les contractions utérines, comme c’est le cas lors de l’orgasme. La sécrétion d’ocytocine se poursuit durant la tétée, un déclencheur qui vaudra aussi lors de la vie sexuelle, avec la succion des seins. Certaines femmes atteignent ou frôlent l’orgasme ainsi, sous la bouche de leur partenaire comme… de leur bébé[1]. L’idée est troublante pour les hommes, mais il n’en reste pas moins vrai que la biologie ignore l’identité des bouches. La démonstration en a été apportée récemment en image [2] par deux chercheurs, Bartels et Zeki. Grâce à l’IRM (imagerie par résonance magnétique) fonctionnelle, ils ont montré que les circuits qui s’illuminent à la vue de l’amant désiré ou du nourrisson chéri sont situés dans des zones anatomiquement connues pour être riches en récepteurs à l’ocytocine.

Une belle démonstration réalisée avec des brebis vierges a mis en évidence qu’elles s’attachaient au petit agneau qu’on leur confiait si on les imprégnait d’ocytocine [3] Elles s’en occupaient comme de « bonnes petites mères » alors même qu’on ne pouvait les soupçonner d’avoir le souvenir d’un comportement maternel antérieur ou d’une imprégnation hormonale favorable consécutive à une gestation. Lors de l’accouchement, la sécrétion d’ocytocine est mêlée d’une sécrétion de vasopressine qui attache filialement (on ne la retrouve pas dans l’acte sexuel)[4].

Même si c’est dans des proportions moindres, les pères n’échappent pas à l’imprégnation d’ocytocine lors du déferlement d’émotions et de sensations qui accompagnent l’accouchement. Cela explique le sentiment très particulier qui les anime lors de la naissance, la première fois qu’ils prennent leur enfant dans les bras. [5]. On leur a longtemps nié tout instinct maternel – et même mis en doute l’existence d’un instinct -, cependant au-delà de toute discussion terminologique, tout le monde convient aujourd’hui qu’il existe d’importantes modifications biologiques inhérentes à l’état de parent.

Drenka


[1] Brenot P., le sexe et l’amour

[2] Bartels A. et Zeki S., “the neural correlates of maternal and romantic love” neuroimage, 2001,2004, pp. 1155-1166

[3] Rouchouse J.-C, “Mimiques facials des nourrissons” in B. Cyrulnik (éd.), Le visage

[4] Vincent J.-D., Le cœur des autres.

[5] Parker K.J et Lee T.M. “Central Vasopressine admnistration regulates the onset of facultative paternal behaviour in microtus pennsylvanicus (meadow voles)”.

Mais, encore une fois, mis à part les travaux de Bartels et Zeki, toutes les études citées concernent des animaux (rats, brebis, campagnols…), et pas des humains !

Il y aurait une explication à la rareté des études sur les humains : selon Michel Reynaud, comme l’ocytocine ne passe pas la barrière hémato- encéphalique, il faudrait une injection directement dans le cerveau pour obtenir des modifications de comportement – ce qui serait compliqué à mettre en place pour une étude ! Mais il semble que des travaux ont montré depuis que l’ocytocine en inhalation pourrait également passer cette barrière… Il ne reste donc plus qu’à attendre et voir si d’autres études viennent confirmer cette hypothèse.

On peut toutefois citer des travaux chez l’humain qui semblent tendre vers une confirmation de l’hypothèse du rôle de l’ocytocine  dans l’attachement et l’amour :

  • Des études montrent que l’ocytocine explique l’effet du massage et des caresses sur le bien-être, on peut voir par exemple à ce sujet cette étude.
  • Les travaux d’Angela SIRIGU montrent un effet thérapeutique de l’ocytocine sur les patients autistes (donc – pour simplifier à l’extrême la définition de cette maladie – qui souffrent de difficultés à établir un lien social), c’est ce que montre cette étude notamment. D. Feifel, K. Macdonald, A. Nguyen sont arrivés à la même conclusion pour des patients atteints de schizophrénie,
  • Enfin l’étude par imagerie cérébrale de Bartels et Zeki citée par Michel Reynaud, semblent montrer que les mécanimes mis en évidences par l’étude de Larry Young sur les campagnols – chez le campagnol, l’ocytocine et la vasopressine joueraient un rôle déterminant dans l’établissement du lien maternel, du lien paternel et du lien filial qui en dépendent directement – seraient retrouveraient également chez l’homme.

En attendant, je n’ai donc pas percé le mystère de l’ocytocine… Michel Odent est également inscrit au fan club de l’ocytocine, et il est sur ma pile à lire (Le bébé est un mammifère (nouvelle édition enrichie de Votre bébé est le plus beau des mammifères), Paris, Éditions l’Instant Présent, 2011) – je ne manquerai pas de revenir sur son point de vue à l’occasion d’un autre Vendredi Intello!