Every Child is conceived either in love or lust, is born in pain, followed by joy or sometimes remorse. A midwife is in the thick of it, she sees it all. Why then does she remain a shadowy figure, hidden behing the delivery room door?

Chaque enfant est conçu dans l’amour ou la luxure, nait dans la douleur, naissance suivie de joie ou parfois de remors. Une sage-femme est aux premières loges et en voit tout. Pourquoi donc reste-t-elle un personnage de l’ombre, cachée derrière la porte de la chambre de la naissance?

Jennifer Worth était Sage-Femme dans l’East-End de Londres dans les années 1950. Aujourd’hui ce quartier a complètement changé, c’est là notamment que se trouve Canary Warf, le quartier d’affaires. Mais après-guerre, c’était le quartier des docks, un port brumeux ravagé par le Blitz, et habité de dockers, de marins, d’immigrés et des populations parmi les plus pauvres de la ville. La Trilogie Call the Midwife – Appelez la safe-femme (2002), Shadows of the Workhouse  – L’ombre des Workhouses (2005) et Farewell to the East End  – Au revoir à l’East-End (2009) raconte la formation de l’auteur au métier de sage-femme et son expérience d’infirmière avec les sœurs du couvent de Nonnatus House. Si le nom de ce couvent et des personnages ont été changés, tout le reste est autobiographique.

La trilogie rend compte des conditions de vie très difficiles juste 60 ans en arrière, en particulier pour les femmes, dans ce monde d’hommes rugueux et de pauvreté. Parce que la sage-femme est aussi une confidente et qu’elle a accès aux sphères les plus intimes des femmes, Jennifer Worth est le témoin de leurs plus grands bonheurs lorsqu’elles donnent la vie, mais aussi des pires atrocités qu’elles subissaient. Les livres sont frais, joyeux, écrits avec beaucoup d’humour, et si vous lisez l’Anglais, je les recommande vraiment. La BBC vient d’en tirer une série que j’ai aussi trouvée très chouette, avec une Miranda Hart géniale dans le rôle de Chummy, une autre apprentie sage-femme.

Mais aujourd’hui j’ai envie de parler de certaines anecdotes qui m’ont particulièrement choquée sur les violences faites aux femmes. J’espère quand même ne pas vous décourager de lire le livre, car il recèle autant de petites joies et de grands bonheurs que de tragédies…

Prostitution forcée

Jenny fait la connaissance de Mary, une jeune adolescente irlandaise arrivée à Londres après avoir fui un beau-père qui la maltraitait et la violait. Démunie, elle tombe sous le charme d’un «rabatteur», qui a vite fait de la manipuler dans le dessein de la faire travailler en tant que prostituée. Mary a réussi à s’échapper de la maison close où elle avait été placée après s’être rendu compte qu’elle était enceinte. Elle raconte à Jenny que quelques temps plus tôt, les tenanciers du lupanar se sont aperçus que le ventre de l’une des filles s’arrondissait. Ils l’ont alors immobilisée sur un lit, et faite avorter de force. L’avortement, pratiqué dans des conditions effroyables, s’est soldé par une hémorragie, et la jeune fille est morte dans les bras de Mary. On s’est ensuite débarrassé de son corps avec le matelas taché de sang. Mary ne veut pas que l’on fasse de mal à l’enfant qu’elle porte en elle. Elle sera placée sous la protection de l’Eglise pour la fin de sa grossesse, mais son enfant lui sera ensuite enlevé, ce dont elle ne se remettra jamais.

Viol chirurgical (fin du XIXème siècle)

L’une des sœurs témoigne à Jenny du sort de l’une de ses anciennes servantes (Sœur Monica-Joan, issue d’une famille noble, a été reniée par sa famille lorsqu’elle a fait vœu d’entrer au couvent et de consacrer sa vie à être sage-femme, une profession considérée comme indigne d’une jeune fille de bonne famille). Celle-ci avait été recueillie et placée dans sa famille par Josephine Butler après avoir subi un viol chirurgical en application des Contagious Diseases Acts. Cette loi victorienne accusait en effet les prostituées de s’opposer à la puissance de l’Empire en répandant des maladies sexuellement transmissibles chez les soldats et la Navy. En conséquence, dans les villes de garnison et les ports, la police pouvait à tout moment arrêter une femme qu’elle considérait comme étant potentiellement une prostituée, et à la soumettre à un examen gynécologique afin de vérifier qu’elle n’était pas porteuse de maladie. La jeune fille dont parle Sœur Monica Joan avait été arrêtée alors qu’elle était sur le chemin du lavoir. Elle était âgée de 13 ans, et vierge. Ne comprenant pas ce qui lui était fait, elle s’était débattue sur la table d’examen, si bien que celui-ci, en plus d’avoir été utilement long et particulièrement poussé pour satisfaire les pulsions sadique d’un policier, l’avait gravement blessée. Elle en avait souffert et boité toute sa vie.

En France, ces contrôles médicaux obligatoires (qui était pratiqués par la Brigade des Mœurs) n’ont cessé qu’en 1946[1] avec la fermeture des maisons closes, 1960 dans les colonies !

Sœur Monica Joan témoigne également de femmes qui, poussées dans leurs derniers retranchements, étaient contraintes pour nourrir leurs enfants de travailler dans les usines d’allumettes, ou bien de se rendre aux «Workhouses».

Dans les usines d’allumettes, on utilisait du phosphore blanc. Les ouvrières en contact avec le phosphore blanc développaient, au bout d’un temps plus ou moins long mais de manière certaine, une ostéonécrose maxillaire (phossy jaw), c’est à dire que le phosphore provoquait la lente décomposition des os de leur mâchoire. Cette maladie était particulièrement reconnaissable en ce que les os de la mâchoire luisaient dans le noir. Il a fallu des années de lutte ouvrière avant que le phosphore blanc soit remplacé par un autre produit dans les usines et que l’industrie reconnaisse sa responsabilité dans le développement de cette maladie.

Les Workhouses, littéralement «maison du travail», étaient la solution trouvée par l’Angleterre pour régler le sort des nombreuses populations très pauvres au début du siècle tout en faisant l’économie de l’aide sociale. L’idée était que les pauvres puissent s’y rendre afin d’être logés et nourris en échange d’un travail. Mais afin d’éviter que les Workhouses deviennent la solution de facilité pour les fainéants (sic), les conditions de vie y étaient volontairement rendues abominables. Les familles étaient systématiquement séparées, les cheveux tondus, les vêtements confisqués et remplacés par des blouses informes inconfortables et reconnaissables. On ne pouvait quitter la Workhouse que sous certaines conditions très strictes.  Le travail à accomplir était vain (par exemple broyer des os à la masse pour faire de l’engrais alors que les machines à broyer existaient déjà), parce qu’il ne fallait pas faire de concurrence aux entreprises privées. Dans certaines, les pensionnaires étaient littéralement affamés – lors d’un scandale relatif à la gestion de l’une de ces Workhouses, l’un des pensionnaires témoignait que les hommes en étaient réduits à ronger les os en décomposition qui leur  étaient apportés pour êtres broyés. La simple évocation de Workhouse était pour la plupart le symbole ultime de la déchéance,  l’image même de l’enfer.

La « Femme du bateau »

Par une nuit de tempête, Chummy est envoyée à bord d’un bateau suédois, afin de voir la fille du capitaine, qui se plaint de violents maux d’estomac. En réalité, la jeune femme est en  train d’accoucher et Chummy l’aide à mettre au monde une petite fille. Pendant son accouchement, elle raconte à la sage-femme abasourdie qu’elle est la «femme du bateau», sexuellement au service de 20 membres d’équipage y compris son père, au moins 10 fois par jour. Elle dit sans ciller que les hommes sexuellement satisfaits travaillent plus dur.

Avortements clandestins

Une jeune femme, déjà mère de quatre enfants, découvre qu’elle est de nouveau enceinte. C’est financièrement une catastrophe : Ils vivent déjà à six dans un appartement minuscule et insalubre en passe d’être démoli, et le gouvernement ne peut leur fournir d’autre logement car il n’en existe pas d’assez grand pour une famille si nombreuse. Elle se résout à aller voir une faiseuse d’ange. La femme lui demande une petite fortune et dans un premier temps lui donne des médicaments pour essayer d’éviter l’intervention, encore plus chère. Les médicaments ne fonctionnent pas, et la jeune femme doit se soumettre à l’opération, pratiquée avec des instruments rouillés, hors d’âge et souillés du sang des patientes précédentes, sur la table de sa cuisine pour que les preuves soient plus faciles à nettoyer. La jeune femme perd tellement de sang qu’elle ne peut plus se lever pendant plusieurs jours. Mais quelques temps plus tard, elle sent l’enfant bouger en elle : Il s’est accroché. Lorsque la sage-femme arrive pour assister à la naissance de l’enfant, elle trouve les parents hagards, et l’enfant mort, noyé dans un sceau.

Au sujet de l’avortement, Jennifer Worth a d’ailleurs critiqué le film Vera Drake, qui selon elle donne une fausse idée de l’avortement clandestin, et pourrait être dangereux car la méthode employée dans le film était souvent fatale[2]. Elle a rappelé que souvent les motivations des avorteuses étaient avant tout financières, les horribles conditions d’hygiène, le nombre  d’avortement ratés, fatals pour les femmes, en particulier lorsqu’elles tentaient de mettre fin à leur grossesse elle-même, sans aide. Sur l’avortement elle s’exprime ainsi :

In 1967 the Abortion Act was passed, and abortion was no longer illegal. When I was a gynaecology ward sister at the Elizabeth Garrett Anderson hospital in London, I was sometimes asked whether or not I approved of it. My reply was that I did not regard it as a moral issue, but as a medical issue. A minority of women will always want an abortion. Therefore, it must be done properly.

En 1967, la loi sur l’avortement a été votée, et l’avortement n’était plus illégal. Quand j’étais infirmière en chef au service Gynécologie de l’hôpital Elisabeth Garrett Anderson à Londres, on me demandait souvent si je l’approuvais ou pas. Ma réponse était que je ne le voyais pas comme un problème d’ordre moral, mais d’ordre médical. Une minorité de femmes voudront toujours un avortement. En conséquence, cela doit être fait correctement.

Le combat féministe (et d’une manière générale les combats sociaux) est loin d’être achevé. Tous les matins, je passe devant l’hôpital, dans le bâtiment qui abritait jadis une Workhouse, et traverse ce qui a été le quartier des prostituées pour aller travailler. Chaque jour, j’ai une pensée pour celles qui subissent encore ces horreurs, et celles qui se sont battues au sang, et se battent encore pour que les femmes n’aient plus à les subir.

Drenka


[1] Loi du 13 avril 1946 (dite « Marthe Richard »)

[2] Entretien avec Jennifer Worth sur l’avortement, Le Guardian, janvier 2006 : http://www.guardian.co.uk/film/2005/jan/06/health.healthandwellbeing