Quand on pense apprentissage chez l’enfant ou le tout-petit, on a toujours avant tout à l’esprit l’aspect « visible » de la question : comment se débrouille-t-il d’un point de vue moteur, voire psycho-moteur. On est, en tant que parents, attentifs à ce que l’enfant apprend chaque jour et ce, dès la naissance. Est-ce qu’il suit du regard, est-ce qu’il babille, est-ce qu’il reconnaît ses parents, tient-il assis, puis marche-t-il à quatre pattes, ou encore fait-il ses nuits. En gros, on se demande ce qu’il se passe dans sa tête, puis dans son corps… et… qu’en est-il du cœur ? Est-il le parent pauvre de l’apprentissage ?

Personnellement en tant que parent, je me suis parfois demandée si ma Zouzou m’aimait, voire si elle était attachée à moi, mais je ne me suis jamais posée un instant la question de comment apprend-elle à aimer, comment naît ce sentiment d’attachement aussi appelé amour.

Pourtant, l’amour est le sentiment humain par excellence. Il est son essence même.
Pourtant, on oublie de regarder le bébé à travers ce prisme-là.
Et pourtant, cet apprentissage est juste crucial. Bon, c’est le moment où je sais que je vais faire peur aux mamans. L’attachement est ce qui va très fortement influencer la vie future de l’enfant, notamment la vie sentimentale. Elle va même conditionner la relation aux autres. L’attachement est le fondement du rapport à l’autre.

Quelle importance lui accordons-nous en tant que parents ? Avez-vous vu votre pédiatre vous demander : « Et sinon, ça se passe bien d’un point de vue affectif entre votre bébé et vous ? » Au mieux : on évoque la question du lien mère-enfant, à la sortie de la maternité. Au mieux.

Gopnik, dans son « Bébé philosophe » que l’on ne présente désormais plus dans les Vendredis Intellos,  nous éclaire sur le très passionnant sujet de l’attachement. Dans le chapitre Apprendre à aimer. Attachement et identité, elle relève justement l’importance de cet apprentissage :« Bébés et jeunes enfants apprennent non seulement comment fonctionnent les croyances et les désirs, mais aussi comment fonctionne l’amour. C’est d’ailleurs pour eux un apprentissage crucial, comme l’est de comprendre les gens qui s’occupent d’eux, les protègent, les élèvent – autrement dit, les aiment. »

Donc l’apprentissage de ce qu’est l’amour commence par ce que font les parents. C’est vers 1 an que l’enfant commence à vraiment découvrir que « certaines personnes les traitent d’une façon toute particulière et que ce sont ces gens-là vers qui ils doivent se tourner dans leur quête d’amour (…) l’affection et la confiance se focalisent sur quelques personnes. » Ainsi, tout naturellement, le bébé apprend à interagir avec la personne qui s’occupe de lui, et donc qui l’aime. C’est dans cette interaction que va se construire l’attachement. L’enfant qui pleure et qui est consolé par sa mère va enregistrer ce schéma. Tout comme celui qui pleure et qui provoque du chagrin chez sa mère. Il arrêtera de manifester son émotion de peur d’être encore plus triste. (Cela me fait tristement penser à ceux qui disent « laisse-le pleurer, il va se faire les poumons »… oui, c’est bien de montrer à son enfant tout petit que quand on n’est pas bien, personne ne répond, une jolie leçon de vie…) Il y a aussi des faits culturels qui influencent l’attachement, sujet que je n’évoquerai pas ici (et que je vous laisse découvrir p. 219).

L’enfant élabore donc des théories – comment aime-t-on – en fonction de l’expérience vécue avec… quelques personnes. De ces moments de vie naît un fil rouge, celui de l’amour, comme si ces quelques personnes représentaient la totalité de l’Humanité. Comme une sensation abyssale quand on y pense.

« Il y a effectivement quelque chose de pathétique dans cette asymétrie fondamentale entre les enfants et ceux qui s’occupent d’eux. D’un point de vue objectif, les gens qui s’occupent d’enfants sont des gens ordinaires aux vies compliquées qui font du mieux qu’ils peuvent. Mais du point de vue de bébé, ces gens-là ont un pouvoir immense : la conception de l’amour et du soin à autrui qu’il se forge est entre les mains de quelques fragiles êtres humains. »

Gopnik relève également que ce que nous donnons à notre enfant d’un point de vue de l’amour, c’est ce que nous avons reçu. Ainsi, nous ne savons donner que ce que nous avons reçu. Mais cela n’est pas immuables à mon sens et c’est d’ailleurs ce que je me suis toujours dit (sinon j’aurais pas eu d’enfant hein, pas particulièrement envie de reproduire certains schémas familiaux) : si nous avons du recul sur notre enfance, si nous avons embrassé l’enfant qui est en nous, nous pouvons rompre le cercle vicieux des transmissions dommageables pour l’enfant. Il ne s’agit pas ici de génétique mais bien de faits. Si nous faisons ce travail sur nous, le choix des possibles s’offre à nous. Par exemple si nous avons appris à ne pas exprimer notre peine, il est possible de transmettre tout autre chose à l’enfant, et ainsi à le sécuriser. Et Gopnik de dire, d’après une étude faite par des chercheurs : « Certaines personnes disant avoir eu des relations malheureuses avec leurs parents étaient capables de relater cette expérience de façon mûre et structurée : ils racontaient une histoire cohérente expliquant comment ces expériences passées avaient conduit à leur état actuel. Or une image causale cohérente du monde permet notamment d’élaborer des contrefactuels, à savoir d’imaginer des mondes différents. C’est bien ce qui se passait pour ces adultes : ils comprenaient comment s’étaient comportés leurs parents et ils étaient capables de s’imaginer agir autrement. On constatait avec joie que ces gens étaient plus susceptibles de construire avec leurs enfants des relations sécurisées. » C’est cela que j’aime chez cet auteur : même si Gopnik met le doigt sur des concepts qui peuvent nous mettre face à nos possibles échecs parentaux, elle nous dit aussi que l’on peut changer la donne. Elle rajoute cependant, et cela m’a surprise à la lecture de ce passage : » D’autres personnes disaient brièvement qu’elles avaient été aimées, mais ne se souvenaient de rien d’autre et n’étaient pas capables de donner des détails : ces parents-là avaient moins de chance d’avoir des enfants sécurisés. » Il n’y a, à vrai dire – d’après Gopnik – pas vraiment de règles. Sécurisé ou pas durant l’enfance, on peut sécuriser notre enfant… ou pas. Traduction : selon moi, quelle que soit la manière dont on nous a aimé, c’est-à-dire dont on nous a appris à aimer, il est nécessaire d’avoir un certain recul pour le bien de notre enfant. Si l’on connaît l’existence de schémas d’attachement différents du nôtre, on a tout bon (non ?).  Et puis il y a des expériences de la vie aussi qui peuvent impressionner au sens premier du terme le bébé qui grandit, et « détrôner » ces théories assimilées antérieurement.

Mieux, les enfants peuvent s’attacher à beaucoup de gens différents. Alors donc, le lourd apprentissage de l’amour ne reposerait pas uniquement sur les frêles épaules parentales ? En voilà une bonne nouvelle !

Pour en savoir plus, je vous invite chaleureusement à lire cette partie du livre de Gopnik que j’ai tenté ici de restituer de manière très parcellaire.

Bonne lecture !! :)

Kiki the mum